25ème FIFF – Rencontre avec Joachim Lafosse, président du festival

Malgré un emploi du temps chargé, Joachim Lafosse a su nous accorder un peu de temps pour nous parler de ses films. Bien entendu, on ne saura rien du palmarès avant ce soir !

UniversCiné : Comment s’est passée votre semaine au FIFF ? Quelle place occupe, pour vous, la francophonie dans le cinéma mondial ?

Joachim Lafosse : Ce fût une expérience intense. Je n’avais jamais été président d’un jury auparavant et confronter comme ça les points de vue et les cultures était une chose vraiment intéressante. Pour moi, le cinéma n’a pas de nationalité. Mon pays, c’est le cinéma, et le cinéma c’est le lieu du regard et non du territoire. Il est certain qu’il existe une culture francophone, mais j’ai d’abord et avant tout vu des films. Il y a autant de films que d’individus qui les font. Les réduire à une langue ou à un culture me paraît trop limité pour pourvoir tirer des enseignements.

U : Vous avez présenté au FIFF Avant les mots, un court métrage sur une crèche. Dans quel cadre avez-vous réalisé ce film et comment se rattache-t-il à votre œuvre ?

J.L : En fait, je suis devenu père et j’ai découvert ce qu’était une crèche. En voyant ce qui s’y passait, je me suis dit que ce serait un lieu incroyable à filmer. J’ai aussi constaté que peu de gens avaient fait des films dans ce genre d’endroit. Et puis j’ai essayé de faire un film sur des personnes qu’on ne peut pas mettre en scène. Cela m’a obligé à n’être qu’un regard, et donc une subjectivité assumée. Ce fût vraiment un énorme plaisir.

U : Que représente l’enfance pour vous en tant que thème récurrent et souterrain de votre œuvre ?

J.L : Pour moi, la crèche n’est pas un simple lieu de garderie, c’est un lieu de transmission, un lieu où on apprend aux enfants les limites. C’est en effet un thème que j’aborde de film en film. Dans Avant les mots, je voulais filmer la manière dont les limites sont transmises par les puéricultrices aux enfants. Une simple bagarre autour d’un livre en dit beaucoup sur les rapports humains.

U : Le thème de l’héritage, qu’il soit familial ou d’une autre nature, et le pervertissement de celui-ci sont aussi des thèmes récurrents dans vos films.

J.L : Par exemple, quand je filme la crèche, je me suis intéressé à l’héritage qu’on laisse à ces petits enfants et de quelle manière cet héritage va faire d’eux des adultes. Il va déterminer leur avenir, ils seront peut-être névrosés ou pervers. Si on ne transmet pas les limites à un enfant de deux ans, il peut très vite s’engager dans des voies plus sombres. Une idée me fascine à ce sujet : filmer la petite enfance des personnages de Nue propriété ou Élève libre.

U : Généralement, vous traitez un fait divers que vous nuancez.

J.L : J’essaie de ne pas porter un regard manichéen sur les choses. Je pense qu’il n’y a pas d’un côté les bons et de l’autre les mauvais. Il n’y a pas de monstre. Les gens adoptent parfois des mécanismes de défense qui ne sont pas les bons. On oublie souvent de dire qu’un pervers, c’est aussi quelqu’un qui a choisi un mauvais mécanisme de protection. Je m’efforce de questionner les limites de l’existence des personnages qui peuplent mes histoires.

U : Un autre thème accompagne votre questionnement sur les limites : celui de la responsabilité. Le septième continent d’Haneke vous a-t-il inspiré pour penser un rapport entre la responsabilité et la société ?

J.L : Les réflexions de Michaël Haneke m’intéressent beaucoup. Sa conception du cinéma comme vide où le spectateur peut insérer son inconscient me passionne.  C’est un des points que je partage avec lui. Le rapport qu’il a au hors champ, qui devient le lieu du spectateur, est aussi quelque chose que j’essaye de beaucoup travailler. On me parle souvent de l’esthétique d’Haneke, mais moi je n’avais jamais vu Le septième continent jusqu’à il y a six mois. Le film m’a d’ailleurs beaucoup ennuyé. Je trouve qu’il a mal vieilli.

U : Le lien qui unit la responsabilité à la société doit quand même vous intéressez…

J.L : Oui, mon nouveau film parlera de ça, forcément. Il sera, sur ce point, plutôt proche d’Elève libre.

U : Dans Ça rend heureux, vous posez un regard légèrement désabusé sur le cinéma belge (production, distribution…).

J.L : Non non, pas pour moi en tout cas. Je comprends qu’on puise dire ça mais ce n’est pas le cas. Je suis plutôt ému par ce type qui essaye de faire son film et qui est heureux de travailler avec ses copains. Il peut exister une solidarité dans le milieu. Mais je ne nie pas le fait qu’il faut se battre pour faire des films, etc.

U : Est-ce qu’aujourd’hui vous referiez le même film ?

J.L : Ma vie a changée. Je ne fais plus des films de la même manière puisque j’ai plus de moyens qu’auparavant. Par contre, si je devais me retrouver à l’époque où j’avais 10 000 euros pour faire un film, je referais exactement la même chose. D’autant plus que Ça rend heureux est un des films dont je suis le plus fier.

U : Seriez-vous intéressé de refaire un film de ce genre aujourd’hui ?

J.L : Oui, ça ne me gênerait pas du tout de refaire un film sauvage en vidéo avec peu de moyens. Je l’envisage très sérieusement d’ailleurs ! Une chose n’empêche pas l’autre, la preuve avec mon court métrage. La Joconde n’est pas un moins beau tableau que Guernica parce qu’il est plus petit. Peu importent le support et la durée.

U : Envisageriez-vous de changer de thématique par la même occasion ?

J.L : Je ne cherche pas à changer parce que ce que je constate, c’est que le temps transforme naturellement mon regard, mes expériences et ma manière de filmer. Depuis Ça rend heureux, je sais que j’ai changé, et que les choses fluctuent naturellement.

U : Allez-vous tourner un film sur l’enfance, dans la lignée d’Avant les mots ?

J.L : Ce n’est pas improbable ! Avant les mots est déjà un film très paternel.

U : Avec, comme thème, les limites donc ?

J.L : C’est le thème de tous mes films, il englobe différents aspects. Par exemple : peut-on faire tout jouer à un acteur ? Un cinéaste se confronte toujours aux limites de ce qu’il fait, aux limites de la fiction. Celle-ci est constitue un lieu très intéressant pour s’interroger sur la fonction et la solidité des limites. C’est peut-être le meilleur lieu pour se poser ces questions-là.

U : Tout en mettant à l’épreuve le spectateur…

J.L : Oui, mais le spectateur sait pour combien de temps il est là. Cela reste une fiction.

U : Est-ce que vous cherchez avant tout à créer des débats ?

J.L : J’essaie surtout, de plus en plus, de simplement montrer ma subjectivité, mon point de vue et mon regard. Et, à travers ça, de signifier qu’il est particulier. Chacun possède sa propre identité. On serait étonné de voir les résultats si on donnait une caméra à tout le monde pour filmer sa matinée. Chaque film serait différent et dirait quelque chose sur l’identité de son auteur! Je commence à m’éloigner du « militantisme » et des films à réflexion. C’est devenu de moins en moins ma préoccupation.

Entretien réalisé par Thibaut Grégoire et Guillaume Richard