25ème FIFF – « Estela » d’Oscar da Silva : Au-delà du cinéma…

Quelques bouts de ficelle, quelques kopecks, un peu d’adhésif, une caméra qui fonctionne, des comédiens vivant leurs rôles, un regard et un peu de vitalisme suffisent pour tourner un bon film. La preuve avec Estela, le second film d’Oscar da Silva, dont on ne sait s’il existe vraiment ou s’il s’agit du double imaginaire et sensible d’Olias Barco, réalisateur de Kill me please. Apparemment, la même personne se cache derrière les deux films. Mais peu importe, ce qui compte, c’est ce qui se passe à l’écran, les images, les émotions, le passage furtif de la vie…

Estela déconcertera les conservateurs (ceux qui ont assisté à la vision de presse sauront de quoi je parle). En effet, les partisans de la bonne petite histoire bien ficelée, des émotions et des cadres connus devront passer leur chemin – ou plutôt rester, s’ils croient encore au cinéma. Bien sûr, le film est fauché, maladroit et brouillon par moment, surtout dans son montage. Bien sûr aussi on peut s’étonner de la pauvreté de l’image et de l’amateurisme apparent de la mise en scène. Peu importe si ces vieux principes du vieux cinéma restent solidement ancré dans les habitudes. L’inconnu et l’ouverture ont toujours été des synonymes du mot  « art ». Mais soit.

Estela est d’abord un film vivant, sincère et incroyablement authentique. Deux inconnus font connaissance dans un parc urbain. D’une part, il y a Estela, brésilienne sans papiers à la personnalité imprévisible et, d’autre part, Julien, jeune gardien aigri travaillant dans un hôtel bruxellois. Ils commencent à se parler sans savoir exactement pourquoi. C’est alors qu’ils enchaînent les sujets de conversation aussi divers que le mariage ou l’emploi du temps. Julien se demande qui elle est, ce qu’elle peut faire, si elle cherche à organiser un mariage blanc pour rester vivre en Belgique. Il est illuminé par Estela, sa compagne de la fin de journée.

Mais qui est-elle vraiment ? On le saura plus tard. En attendant, la jeune brésilienne étale sa beauté singulière dans la lumière, telle une apparition insaisissable. Tout à coup, c’est le spectateur (de surcroît masculin) qui s’identifie entièrement au regard de Julien. Personnellement, j’ai vu ma vie apparaître devant moi, j’ai vu du réel ou quelque chose comme ça, un sentiment de déjà vu qu’il est impossible à exprimer. Là, devant mes yeux, se reconstituaient des morceaux de vie comme on en voit très peu au cinéma.

Je continue à m’exprimer à la première personne puisqu’il est impossible de parler « objectivement » de ce film. Donc, je deviens un peu amoureux d’Estela, du moins je retrouve ce sentiment que j’ai déjà eu en étant amoureux platoniquement. Estela cristallise mon passé et mes souvenirs. Elle les mêle à mes désirs et à mon idéalisme. Estela est un rêve éveillé, où plutôt le rêve d’une réalité qui a existé brièvement avant de disparaître pour toujours.

La partie est perdue d’avance, pour Julien et pour moi, et pour tous les autres. Nous sommes au cinéma, je l’avais oublié. Mais depuis combien de temps n’avais-je pas ressenti une telle sensation ? Il paraît que Julien est vraiment tombé amoureux d’Estela, mais que celle-ci l’a repoussé. Le film embaume le réel, il donne à voir le vérité, en somme ce qui  n’est plus. Cruelle souffrance pour nous, les spectateurs, qui devons revivre ça.

Une fois la double relation amoureuse établie, il est normal que l’on veuille aimer Estela et l’avoir pour soi jusqu’au dernier souffle. Julien a une fascination fétichiste. Estela, derrière sa féminité, cache un secret. Mais en sommes-nous sûrs ? Ce sera à nous de prolonger l’histoire et de la rejouer dans notre intimité. Ce petit Before sunrise à la belge, malgré ses gros défauts techniques (au diable la technique), est un film unique et incroyablement vrai et sincère dont on ne sort pas indemne.

Guillaume Richard