25ème FIFF – Interview de Marion Hänsel pour « Noir océan »

Avant de revenir plus en détails sur son nouveau film, nous avons rencontré Marion Hänsel qui, après trente ans de carrière, continue à explorer ses thèmes de prédilection : l’intimité,  l’enfance et la filiation. On ne peut que vous conseillez son nouveau film, le beau et littéraire Noir océan.

UniversCiné : Noir océan raconte l’histoire de deux adolescents en proie avec leur enfance. L’un avec le secret contenu dans une boîte, l’autre à travers le chien qui l’accompagne sur le bateau.

Marion Hänsel : D’abord, il y a un prologue avec cet enfant de dix ans qui se pose un défi. Est-ce qu’il va oser traverser la rivière au péril de sa vie puisqu’il ne sait pas nager ? S’il y arrive, il se promet quelque chose pour sa vie future. Je ne dirai pas quoi, c’est l’un des secrets du film. Une fois ce prologue posé, on passe dix ans et on retrouve ce garçon devenu un jeune homme. Il s’est embarqué en mer sur un bateau militaire français. Durant tout le film, ce souvenir d’enfance dont il est fier ne va pas le quitter. C’est en effet le fil conducteur qui va perdurer durant tout le film.

U : Est-ce que vos personnages sont, comme dans vos autres films, prisonniers de leur subjectivité ?

M.H : Oui et non. Ils se projettent dans l’avenir sans savoir de quoi celui-ci sera fait. A bord de leur bateau, ils ne savent rien de ce qui leur arrive ni de ce qui se cache dans les caves du vaisseau. Une grande angoisse du lendemain les habite. Evidemment, ils portent le souvenir de leur enfance, de leur famille et des lieux du passé. Mais ils ne parlent de rien. On ne sait rien de ces garçons, ils sont reliés à leur passé mais ils ne sont pas prisonniers ou aliénés par celui-ci.

U : Vous accordez une place importante au non-dit et au secret ? Par là, vous demandez au spectateur de beaucoup travailler.

M.H : Je suis partisante de cette « pratique ». Je pense que le spectateur est intelligent et on doit lui laisser son imaginaire à lui. Il doit pouvoir remplir les cases vides et comprendre les choses qui ne sont pas dites. Quand je vais au cinéma, j’aime bien qu’on me laisse cette place. Je déteste les films où on me dit tout : comment je dois penser, ce que doivent être mes émotions, on souligne tout quatre fois pour être sûr que j’ai bien compris. Donc, j’essaie de faire des films que j’ai envie de voir, avec, en effet, beaucoup de non-dits.

U : Pourquoi accordez-vous une place aussi importante aux animaux (chien, poulpe, requin…) ?

M.H : Dans les nouvelles qui m’ont servies à faire le film, il y avait ce chien, Giovanni, qui était très présent. Sa participation à bord est très importante. Ces jeunes garçons se sentent obligés d’être des hommes. Ils ne peuvent pas pleurer, ils ne se confient pas, ils doivent être machos… Par contre, ce chien leur permet de déverser leur tendresse alors qu’ils vivent dans une solitude physique, sensuelle et même sexuelle. Giovanni permet donc aux garçons d’évacuer quelques chose.

U : Et que représentent le poulpe et le requin ?

M.H : Ils sont là pour montrer, en quelque sorte, que quand on a rien à faire, on finit toujours par se conformer à la règle en place. Un de mes personnages dit : « on devient con comme tout le monde ». Et c’est ce qui se passe lorsque ils jouent avec le poulpe.

U : Comment opposez-vous la marine, l’uniforme et la discipline à l’incertitude et à la fougue des jeunes marins ?

M.H : Ces trois garçons sont encore très fragiles. Ce sont des hommes en construction, ils sont loin de la maturité ! Par contre, le costume leur donne un côté un viril que confère tout uniforme à celui qui le porte. La marine fait d’eux des hommes qu’ils ne sont pas, loin de leur enfance et de leurs préoccupations intimes.

U : Le titre « Noir océan » renvoie aussi bien à vie cachée, souterraine, qu’au dégoût (mer polluée, etc.).

M.H : Je pense que le titre rend bien l’urgence qu’il y a à s’occuper de nos océans, à les maintenir en vie pour préserver notre planète.

U : Vous filmez différement la matière, en l’occurrence l’eau, par rapport à Nuages.

M.H : Oui et non. Il est sûr qu’on ne peut pas saisir les nuages puisqu’ils changent sans arrêt. J’ai essayé de les filmer de la plus belle manière possible. Dans le même ordre d’idée, l’eau a ce caractère insaisissable qu’on ne peut pas saisir. C’est donc un peu similaire aux nuages, même si je n’injecte pas les mêmes émotions et le même type d’histoire.

U : Noir océan fait beaucoup penser à Il maestro. Le cœur de votre film repose sur des micro-événements qui déterminent la force de l’histoire. Chez vous, l’anodin finit par prendre une très grande dimension. Parlez nous une peu cette méthode.

M.H : Il est vrai que je m’attache souvent à ce qui semble correspondre à des petits détails. L’accumulation de ceux-ci déclenche une réflexion et permet de rentrer à l’intérieur de l’âme des protagonistes. Je m’éloigne par là de la grande histoire avec les grands événements, etc. J’effectue plus un travail en cercle, autour des choses, qui va se concentrer vers un point central.

U : Vos films prennent vraiment sens en une fraction de seconde.

M.H : Oui, même si c’est un peu inconscient. Je crois que c’est une question de style. Un écrivain développe sa propre écriture, son rythme, sa musique. Un cinéaste fait la même chose. Je pense avoir mon écriture cinématographique qui est, de ce fait, très reconnaissable.

U : Justement, quand vous passez de l’anodin à l’épique, ne saisisez-vous pas par là l’essence de la littérature, l’essence du récit littéraire tel qu’il s’orginise en mots et que vous transposez, dans un nouvel équilibre, au cinéma ?

M.H : J’espère que oui. Presque tout mon travail de cinéaste est basé sur des adaptations littéraires. La littérature m’a toujours inspirée, et même peut-être plus que le cinéma. Elle nourrit mon œuvre à ses racines, et j’ai l’impression qu’elle me donne des pinceaux et des couleurs. A partir des mots, j’arrive à créer des images. Il est même plus difficile pour moi d’écrire des scénarios originaux.

U : Dans Noir océan, vous parlez une nouvelle fois des fils que vous laissez grandir dans un monde douloureux. Est-ce encore le cas ici ?

M.H : Oui, la famille reste un thème assez récurrent chez moi. Ici, il n’y a pas de rapport mère/fils ou autres. Dans Noir océan, les rapports de filiation disparaissent, mais pas totalement. Les garçons doivent se débrouiller eux-mêmes. Dans le hors champ, on imagine qu’ils ont une famille, qu’ils ont eu des problèmes, etc. Le spectateur peut imaginer l’histoire de tous les personnages. C’est à lui d’inventer les tissus de la famille et, en ce sens, elle toujours présente dans mon film.

U : La marine remplace-t-elle le rôle des parents ? Voulez-vous souligner une aliénation ?

M.H : Je pense que la marine, comme les scouts ou l’armée, peut jouer le rôle de nouvelle famille. Elle peut servir de guide. Dans mon film, les supérieurs ne sont pas mauvais ou caricaturaux, ils offrent une sorte de possibilité de se substituer à la « vraie » famille.

U : Vos personnages sont exposés aux radiations. C’est un élément étrange qui confère une autre nature à votre film. Dans toute votre œuvre, vous cherchez à ouvrir la réalité à une autre dimension. Est-ce que vous avez voulu faire la même chose avec Noir Océan ?

M.H : Oui, je pense que dans mes derniers films surtout, il y a un regard, une critique aussi. Je ne dirais pas qu’ils sont militants au sens propre du terme, mais engagés sur un constat, sur notre planète, etc. Il y a une ouverture constante que j’essaie de travailler.

U : Depuis 30 ans, vous restez fidèle à vos principes sans rien concéder aux modes et aux facilités. Quel regard jetez-vous aujourd’hui sur votre œuvre ?

M.H : Il est toujours difficile de parler de son travail, il y a des films que j’aime plus que d’autres. Je pense qu’il y a une cohérence dans mon travail et j’ai toujours fait des films que j’avais vraiment envie de faire. Il est le fruit d’un désir très fort et je suis fière de cela. Et je trouve aussi que le cinéma belge et international va assez bien. J’ai l’impression de voir beaucoup de films intéressants. En tout cas, il y a beaucoup de beaux films et une grande offre de sujets intéressants en marge du cinéma commercial.

Entretien réalisé par Guillaume Richard