25ème FIFF – Rencontre avec Olivier Masset-Depasse pour « Illégal »

UniversCiné : Comment avez-vous procédé dans l’agencement d’éléments fictionnels et réels, pour ce film ?

Olivier Masset-Depasse :  Quand j’ai voulu faire ce film, l’idée du combat de la mère m’est très vite apparue. Après, j’ai fait un an d’investigation au cours duquel j’ai pu rentrer dans des centres et interviewer à peu près tous les gens qui y étaient. Donc, de manière générale, tous les personnages du film sont mixés de plusieurs histoires réelles, mais je ne voulais pas que ce soit l’histoire vraie de quelqu’un et que ça soit avant tout une fiction. Ce n’est pas inspiré de faits réels, c’est tissé de faits réels.

U : Le centre de rétention du film est un bâtiment réaménagé, un décor. Vous êtes-vous fixé des contraintes pour coller au plus près de ce que vous avez pu voir dans les véritables centres ?

O.M-D :  Au plus près de ma première sensation. C’est un fait que l’intérieur de ces centres est très moche,  c’est donc très dur à filmer pour un réalisateur de fictions. Dans l’idée de faire un film de fiction, je voulais avoir mon propre centre à moi. Je voulais retrouver la première sensation que j’ai eue quand je suis rentré dans l’aile des femmes et des familles. C’est-à-dire une sensation de désoeuvrement. J’entrais dans une institution et j’avais l’impression d’entrer dans un squat. Il y avait des graffitis partout, un néon sur deux ne marchait pas, le plafond s’effondrait… Le message était clair : « On s’en fout de votre confort ! ». Et c’était donc important pour moi de restituer cette sensation.

U : Justement, une fois que Tania est dans ce centre, la caméra n’en sort pratiquement plus. Son fils, Ivan, n’apparaît presque plus que par l’intermédiaire du son, lors des conversations téléphoniques. Pouvez-vous expliquer ce choix d’avoir voulu coller au plus près de ce personnage et d’avoir ainsi créé une sorte de huis-clos ?

O.M-D :  On entend beaucoup parler de ce sujet dans les médias, mais on est dans un flux qui ne parle pas à notre émotionnel. C’est soit sensationnel soit intellectuel. Et l’intérêt du cinéma, c’est la subjectivité. On peut s’identifier et rentrer dans la peau de Tania. On peut ressentir sa peur, son angoisse, de façon organique. Il y a une prise de conscience, mais qui se fait par l’émotion. Je trouve que cette prise de conscience est beaucoup plus forte quand elle part de l’émotion, et pas de l’intellect.

U : Les personnages des gardiens, en particulier celui interprété par Christelle Cornil, apparaissent comme des observateurs impuissants de la situation. Était-ce important pour vous d’apporter ce point de vue, en balance de celui des sans-papiers ?

O.M-D :  Oui, je ne voulais pas faire un film de gauchiste. Je voulais faire un film au plus juste, le moins manichéen possible. Et le fait d’avoir interviewer tous les acteurs du domaine, « en territoire ennemi » m’a permis de découvrir ce genre de gardienne, comme le personnage de Lieve. Je voulais montrer aussi que l’Etat va chercher des gens chez les chômeurs, qui sont formés en quelques jours et qui ne sont donc pas préparés au boulot qu’ils doivent faire. La formation est minimale, tout pousse à la dérive, et Lieve s’en rend compte. Une de mes sources m’expliquait ça. C’est quelqu’un qui était de gauche et qui s’est retrouvé malgré lui dans cette situation-là. Et il me disait qu’il n’était tellement pas en accord avec lui-même qu’il était le pire, le plus autoritaire des gardiens. Cela démontre bien l’ambiguïté de ce système et de la pression qu’il exerce sur les gens.

U : Ce qui semble relier ce film à Cages, votre précédent film, Cages, c’est une manière de confronter des personnages à des conditions extrêmes, primales, presque pré-humaines. Travaillez-vous toujours votre cinéma avec cette idée du primitif ?

O.M-D :  Je n’ai pas vraiment analysé ça mais ce que je sais c’est que je travaille l’organicité et que je suis obsédé par l’enfermement. J’en sias pas plus. Je suis obsédé par deux choses : ce personnage féminin fort déterminé et cette question de l’enfermement. Même si les deux films sont très différents, c’est vrai que c’est chaque fois l’histoire de quelqu’un qui s’émancipe et qui arrive à s’échapper de son enfermement.

U : Vous disiez tout à l’heure que vous vouliez rendre l’inconfort du lieu, mais vous travaillez esthétiquement certaines scènes, notamment dans la chambre, avec des tons bleus. Comment avez-vous travaillé cet aspect formel, pour trouver un équilibre entre l’empathie envers le personnage et un film trop gauchiste ?

O.M-D :  Il faut que le décor soit quand même esthétique. Il faut trouver la beauté dans la laideur. Dans ce décor, les couloirs étaient vraiment noirs, car je voulais donner l’impression qu’elle est dans un tunnel. Pour la chambre, l’idée que je voulais faire passer était qu’elle se trouvait dans un immense frigo.

U : Vous opposez également le centre à la rue et au quotidien le plus simple…

O.M-D :  Cela vient du fait, qu’au centre de Vottem, le centre est à fond de rue. L’idée très forte que je voulais faire passer dans le film est que ça se passe près de chez nous, ces gens-là sont parmi nous.

U : Comment situez-vous votre film par rapport à La blessure de Nicolas Klotz ou à Hunger de Steve McQueen ?

O.M-D :  Même si je pense que mon film est très européen, il a 1600 plans. C’est donc plutôt un film tissé à l’américaine. Mes influences se trouvent plutôt dans le thriller politique américain ou anglais. C’est un cinéma qui est rythmé, sous pression, qui a peut-être le visuel d’un film d’auteur, mais ce qui est important pour moi, c’est que ça reste « punchy ». Nicolas Klotz travaille la lenteur, le plan séquence. Moi, je suis plus influencé par Winterbottom, Iñaritu, ou Greengrass.

U : Pensez-vous avoir fait un film optimiste ?

O.M-D :  C’est un film sur l’incarcération mais en même temps ce n’est pas très étouffant ni glauque. Mais je n’ai pas non plus fait un film optimiste. Je voulais que le spectateur se dise « tout ça pour ça ! ». Illégal se termine sur une note ambigüe parce que la vie est elle-même ambigüe. C’est un fin réaliste je pense. Après, je crois qu’il est important qu’il y ait une note d’espoir parce que sinon, on avance plus.

Entretien réalisé par Thibaut Grégoire et Guillaume Richard