25ème FIFF – Rencontre avec Fabrice Gobert pour « Simon Werner a disparu »

Si Simon Werner a disparu retient notre attention, c’est pour trois raisons complémentaires. Tout d’abord, le film de Fabrice Gobert se démarque des films français actuels en travaillant à partir d’influences multiples : le teen movie américain, la culture pop, les années 80… La mise en scène travaille intelligemment l’espace et l’atmosphère : les lieux les plus communs deviennent les plus fantastiques et les plus étranges. Ensuite, Simon Werner a disparu parle de la jeunesse avec justesse et précision. Par là, il devient d’une certaine manière « politique ». Enfin, l’intérêt du film réside également dans sa forme. Les lieux et les personnages sont ouverts à l’inconnu et à l’étrangeté de l’adolescence. Gobert insiste bien sur un point : ces jeunes s’évadent dans la fiction et dans les clichés mais cela s’avère très vite anodin. La vérité est ailleurs…

Nous avons vraiment envie de faire aimer Simon Werner a disparu. Le film a été très bien reçu par la presse française, mais peut-être moins par le public. On lui reproche son côté « branché » et maniéré. Simon Werner a disparu est pourtant moins tendance et gratuit que bien d’autres films… Quoi qu’il en soit, Fabrice Gobert offre aux spectateurs une expérience cinématographique stimulante et loin des clichés du cinéma français actuel.

Le choix du portrait collectif s’est-il imposé à vous directement ?

Fabrice Gobert : Oui, j’avais au départ l’idée d’un groupe de jeunes gens qui ne soient pas forcément un groupe d’amis, mais une somme d’individualités. Ces individualités éparses formeraient, à la fin, un groupe.

Vous accordez une importance particulière aux décors, peut-être même plus qu’aux personnages.

F.B : J’avais vraiment envie d’imaginer des personnages qui vivent en France mais dans un endroit qui ne soit pas vraiment déterminé. Dans ce cadre, les personnages se projettent dans un film américain. En gros, ils vivent dans un fantasme puisque leur réalité, qui est trop anonyme, les terrorise. Ils ont vraiment peur d’être ordinaire et de ne pas avoir de destin. En tant que cinéaste, mon idée était de les aider à fabriquer cet univers qui soit à la fois fermé et, en même temps, ouvert à l’extraordinaire. Il serait à la fois commun et peuplé de tueurs en série et d’éléments qui n’appartiennent pas à leur réalité. Du coup, le décor devenait quelque chose de très important. Il fallait qu’il soit à la fois extrêmement ordinaire et qu’il puisse en même temps donner l’impression que l’extraordinaire peut surgir à tout moment. Un peu comme dans un Western ! Le lycée, la forêt, etc. sont des espaces assez déterminés et, finalement, fermés. On peut penser à l’espace de Scream qui procure au spectateur ce sentiment d’enfermement que je recherchais. Le lycée est un peu le lieu fantasmé à l’américaine, avec ses espaces larges et ses grandes pelouses. La forêt, quant à elle, évoque le conte de fée. Bref, j’ai vraiment cherché à conférer une dimension cinématographique et visuelle à mes décors.

En quelque sorte, vous essayez d’explorer l’inconnu, aussi bien au niveau de l’histoire que dans la mise en scène ?

F.B : En effet, les personnages du film sont à un âge où ils sont confrontés à la réalité dans tout ce qu’elle a d’étrange et d’effrayante. En ce sens, l’inconnu est ce qu’il y a de plus intimidant. Ces jeunes adolescents essayent d’expliquer la disparition de leurs camarades par des raisons concrètes. Pour eux, tout doit être justifiable, et c’est pour cela qu’ils fuient l’inconnu et tout ce qui n’appartient pas à leur cadre ou à leurs règles. D’une certaine manière, l’adolescence est cet âge où l’on plonge dans l’inconnu. Mes personnages sont donc confrontés à cela or ils cherchent d’abord à analyser et à rationaliser ce qu’ils vivent.

Vous suivez vos personnages de près sans imposer de valeurs préétablies. On sent beaucoup cet attachement à une forme ouverte et malléable.

F.B : En tout cas, je n’avais pas l’intention de faire un film psychologique. Mon film fonctionne plutôt par l’image et avec les images. Celles-ci expriment ce que ressentent les personnages. J’ai voulu raconter avec des émotions au lieu de recourir à des explications qui auraient pu être lourdes et pesantes. Dans le même ordre d’idée, j’ai vraiment voulu souligner la normalité des personnages. Ils ne sont pas urbains, ils viennent un peu de nulle part. Il n’y avait donc pas besoin d’un dispositif trop envahissant. Bien sûr, je recours au thriller, mais celui-ci me permet d’inventer quelque chose qui se traduit essentiellement par les images.

Et quel sens prend la fin de votre film, qui a été beaucoup discutée ?

F.B : Elle était conçue comme ça depuis le départ. Tout à l’heure, je disais que mes personnages cherchaient des raisons concrètes et rassurantes pour expliquer ce qui se produit. Tout doit avoir un sens. Ainsi, je trouvais beaucoup plus effrayant de conclure de cette manière plutôt que de recourir à l’énigme à la Agatha Christie. Mon film n’est pas un puzzle dont il faudrait trouver toutes les pièces pour en reconstituer la « vérité ». La fin est anti-spectaculaire et plus proche de ce que vivent réellement les personnages dans leur découverte de l’inconnu. Elle tombe comme une absurdité, loin de leurs fantasmes à l’américaine.

Que pensez-vous du « teen movie » américain ? Est-ce qu’on ne sous-estime pas son caractère politique ?

F.B : Je n’ai pas vraiment revu de teen movie pour faire mon film. Mais, bien entendu, j’avais en tête Breakfast club de John Hughes, les années 80 et les films de campus américains. Ce qui est étonnant, c’est que tout y est codifié : il y a le sportif, la marginale, la plus belle fille, l’intello, etc. J’ai vraiment voulu faire exploser ces stéréotypes, un peu comme dans Breakfast club. Mes personnages essayent de ressembler à ces stéréotypes, et moi j’ai voulu montrer à quel point c’est vain et inintéressant. Par exemple, le sportif du film, Jérémy, se retrouve le pied dans le plâtre après 10 minutes. La plus belle fille du lycée se fait larguée très vite aussi. Ainsi, ils n’arrivent pas à jouer ces stéréotypes. Ce besoin de ressemblance s’effondre et bifurque vers autre chose.

U : Définiriez-vous votre film comme un conte sur la ressemblance et sur la place de la fiction dans nos vies ?

F.G : Oui, sur la façon dont on peut fantasmer sur sa vie et s’inventer des fictions. C’est à la fois un fait intéressant et vain. Je n’impose aucun point de vue ou jugement. J’invite simplement le spectateur à suivre des personnages qui fantasment et qui se confrontent à l’inconnu.

Vous avez réalisé un documentaire sur Michaël Haneke. On pourrait lier Simon Werner a disparu à sa trilogie de la glaciation composée de Benny’s video et 71 fragments.

F.G : La trilogie d’Haneke est adaptée de différents faits divers et, justement, mon histoire repose aussi sur un fait divers. Ces films m’ont vraiment marqué. Pour mon documentaire, je suis allé sur le tournage de Caché. J’y ai d’ailleurs rencontré le mixeur que j’ai ensuite engagé pour Simon Werner a disparu. Il y a quelque chose dans l’univers d’Haneke dont je suis très proche, et il m’a, sans aucun doute, beaucoup inspiré.

Benny, de Benny’s vidéo, vit lui aussi dans la fiction puis retombe subitement dans la réalité.

F.B : Je n’avais pas vraiment pensé à Benny’s video mais je crois que c’est une très bonne référence. Cette manière dont Benny occulte complètement la réalité est bouleversante. Le film montre vraiment comment, à cet âge, un adolescent est tenté de faire ces choses-là.

L’influence du puzzle fragmenté des 71 fragments se ressent aussi dans la structure de votre film.

F.G : Oui, j’ai joué avec les différents points de vue dans le but de construire une structure qui ait du sens sans vouloir en faire trop. J’adore voir toutes ces scènes qui n’ont rien à voir entre elles s’assembler petit à petit.

Vous vous opposez par là aux films mosaïques qui reprennent indéfiniment la même formule.

FG : J’aime bien, en général, les films déconstruits. La mosaïque est un procédé cinématographique assez séduisant et en même temps plutôt facile pour capter l’attention du spectateur. Avec Simon Werner a disparu, il fallait que l’histoire ait un autre intérêt que simplement narratif. J’ai vraiment évité d’épater la galerie avec un scénario bien ficelé. C’est le regard de l’autre qui m’intéressait plus que le fait de déconstruire une histoire et de jouer avec la narration. Une nouvelle fois, mon film est vraiment anti-spectaculaire.

Entretien réalisé par Guillaume Richard