25ème FIFF – La Mosquée de Daoud Aoulad-Syad : Marxisme tendance Karl et Groucho

Parfois, les plus belles surprises proviennent des endroits où on ne les attend pas. Qui aurait pu croire que le désert aride marocain allait livrer, aux yeux du public namurois, une métaphore grinçante et incroyablement drôle sur les rouages de la société ? Avec La mosquée, Daoud Aoulad-Syad réalise une farce inspirée de faits réels qui sont toujours en cours (!). En effet, lors du tournage d’En attendant Pasolini, une mosquée fut construite sur le terrain de Moha. Mais, sous prétexte qu’on ne détruit pas une mosquée (même s’il s’agit, comme ici, d’un décor de cinéma), les villageois et un faux Imam, lui-même acteur du film, reprennent en main le temple pour en faire l’organe officiel du village ! Tout cela au grand désarroi du pauvre Moha qui se voit privé de son gagne pain. Le vieil homme entame alors une croisade contre les hautes instances de sa communauté…

La mosquée est un film universel. Il donne à voir la bêtise en mouvement : les autorités, les politiciens, les religieux, les villageois, tous en prennent pour leur grade. Mais, surtout, ce que cherche à nous montrer le cinéaste, c’est que le fonctionnement de la société repose toujours sur des compromis humains et sur des impostures à répétition. Il y a du marxisme chez Aoulad-Syad, tendance Karl et tendance Groucho.

Tendance Groucho d’abord. Aoulad-Syad dévoile l’absurdité de la situation avec un humour pince-sans-rire absolument génial. Il use abondamment de l’hypocrisie et de la mauvaise foi pour faire naître le rire. Tous les personnages secondaires semblent réciter leurs paroles comme si elles incarnaient la Vérité. De plus, on ne sait pas si ces personnages sont « eux-mêmes » ou s’ils jouent un rôle. L’Imam, par exemple, s’est adjugé ce titre après avoir incarné un acteur dans le film qui a été tourné au village.

Pour Aoulad-Syad, tout est bidon. La tour de Babel n’est en réalité qu’un château de carte. La fausse Mosquée incarne parfaitement cette métaphore : sa face est flamboyante mais, à son envers, l’artifice des fondations construites en papier mâché offre le revers de la médaille. La réalité n’est qu’un grand décor de cinéma où les plus perfides l’emportent sur le terrain des apparences. Et après ? Que reste-t-il  lorsque les constructions fragiles et mensongères sont mises à nu ? Il reste la revendication et la persévérance.

Telle est la tendance « Karl » d’Aoulad-Syad. Celle-ci ne se limite pas simplement à condamner le monde des apparences qui ne serait qu’un circuit de marchandises et de flux humains. Elle consiste aussi à réaffirmer, paradoxalement (puisque le film offre une critique du « milieu du cinéma »), une croyance dans la puissance du septième art. Car La mosquée est, avant tout, un film de mise en scène, un film où le spectateur existe, un film où la nécessité du combat est secrètement transmise par un dialogue de sourd. Et, enfin, dans ce mélange savant d’humour et de politique, c’est toute la dignité de l’homme africain qui se trouve remise en avant, à mille lieux de la pornographie humaniste et victimaire.

Vous l’aurez compris, La mosquée est un film magnifique.

Guillaume Richard