25ème FIFF – Rencontre avec Olivier Gourmet

Comment abordez-vous votre rôle de président d’honneur du festival ?

Avec beaucoup de fierté, de plaisir et de passion, sinon je ne le ferais pas. Comme un ambassadeur. Je ne suis pas partie prenante de la programmation, de leur travail au quotidien sur toute l’année, qui est énorme. Par exemple, je sais qu’ils ont reçu entre 700 et 800 courts-métrages, donc c’est un travail titanesque de les voir tous, d’en discuter et d’en débattre pour finir par n’en sélectionner que quelques- uns. C’est pareil pour les longs-métrages, pour les rassembler, pour les voir, aller à la découverte de ces films, et pour essayer par après de trouver des accords avec les distributeurs et les producteurs qui ne veulent pas toujours que le film aille à Namur. Selon les dates de sorties, ce n’est pas non plus toujours possible de sélectionner un film. Mais ils ont une grande intelligence de programmation. Je suis partie prenante au moment du festival, depuis quatre ans, comme président d’honneur. Je sais où ils veulent aller, je sais pourquoi ils le font. Depuis ces quatre ans, ils ont une exigence qui est de faire découvrir, de faire exister des films plus difficiles de la francophonie, d’Afrique, du Québec, ou même de Roumanie, qui est considéré comme pays francophone, même si ces films ne sont pas en français. Ils ont une programmation exigeante, et la grande particularité, la grande qualité du festival de Namur, c’est qu’il est ouvert totalement au grand public. Avec le pass à 20 euros, il n’est pas difficile de venir voir des films différents et de s’ouvrir à une autre façon de faire du cinéma, à une culture résistante face à la médiocrité ambiante, relayée par la télévision et la téléréalité. Aujourd’hui, les médias ont été avalés par la politique, et poussent de plus en plus à faire des produits formatés qui plaisent au plus grand nombre. Tout est fait pour que tout le monde aime la même chose, et ça dès la plus petite enfance. La télé est un instrument machiavélique par rapport à cela, et heureusement, il existe encore des festivals qui ont cette exigence d’élever la culture au-delà de la vulgarité.

Demain, vous présiderez la soirée « 25 ans, 25 talents » (l’interview a été réalisée le 1er octobre). Quel est votre rapport avec cette jeune génération de comédiens ?

Je suis un vieux, maintenant. J’ai été jeune et je sais combien c’est difficile quand on est un jeune comédien, de rentrer dans ce milieu et dans ce métier. Donc, la moindre des choses, c’est qu’à un moment donné, on puisse transmettre et aider, simplement.

Est-ce que c’est important pour  vous de défendre le cinéma belge, francophone en particulier, et cela intervient-il dans vos choix ?

Non, je ne suis pas assez nationaliste et chauvin, comme notre ami Bart De Wever, pour vouloir défendre à tout prix et uniquement le cinéma belge francophone. Je suis pour un cinéma de qualité, qu’il soit francophone ou autre. Il se fait qu’en Belgique, on a la chance d’avoir un cinéma singulier, où on met l’accent, non pas sur la rentabilité d’un film, mais sur sa singularité, son originalité, sur la force du propos et du réalisateur. Je suis un défenseur de cela, mais pas à tort et à travers. Je suis défenseur de tout film qui va dans ce sens-là, mais pas uniquement. Maintenant, je serais tenté de dire que je devrais l’être beaucoup plus. En tout cas, dans mes choix, ce n’est pas parce que c’est un film belge francophone que je vais dire oui plus vite que pour un autre – parce qu’il faut toujours qu’il y ait, pour moi, le plaisir, le fond et la forme -, mais vis-à-vis des médias et des spectateurs, on doit continuer à vendre d’avantage le cinéma francophone belge, parce qu’hélas, le spectateur francophone n’est pas assez curieux, est trop formaté par ce qu’on essaye de lui faire voir, par la télévision et par son éducation culturelle en général. Il ne va donc voir que des blockbusters américains ou des grosses comédies françaises. Tout ce qui est différent est, en général, dénigré, rejeté et pas apprécié, même avant d’être vu. J’entends souvent dire autour de moi que les frères Dardenne, c’est trop singulier, c’est trop particulier, et je trouve ça dommage.

Robert Mitchum est mort, que vous présentez au FIFF cette année, est, en quelque sorte, un road-movie.  Congorama, dans lequel vous avez joué, en est également un. Quel est votre point de vue sur ce genre ?

Il y a road-movie et road movie. C’est un type de film qui – au risque de me répéter – peut être formaté ou non. Robert Mitchum est mort et Congorama sont deux road-movies qui n’ont rien à voir l’un avec l’autre. La forme, le fond, la façon dont c’est filmé et le sujet sont complètement différents dans les deux films, qui sont totalement singuliers et originaux. En ce qui concerne Robert Mitchum est mort, ce n’est pas du tout écrit selon les canons du genre. C’est deux personnes qui prennent une feuille et se mettent à écrire une histoire qu’eux seuls pouvaient raconter. C’est pareil pour Congorama. Philippe Falardeau est un Québécois un peu allumé  qui se met à écrire une histoire que lui seul pouvait raconter de cette façon-là. Au bout du compte, c’est un road-movie parce que ça se passe en voiture, mais ça n’a rien à voir avec le road-movie américain avec un concept de scénario fait avec tel rebondissement à tel moment et tels ingrédients pour que ça plaise au plus grand nombre. Donc, je n’ai pas un goût particulier pour les road-movies, mais il se trouve que ces deux films-là sont des road-movies et que ce que chacun véhiculait m’intéressait.

Dans Robert Mitchum est mort, dans Blanc comme neige, ou encore dans La promesse, vous jouez des personnages que l’on pourrait qualifier de marginaux. Quel est votre regard sur ce type de personnages ?

Un regard réaliste, plein d’indulgence. Si je prends le contexte actuel pour expliquer, il y a l’exemple de ce qui se passe en France avec les Roms, qui sont des marginaux et qu’on exclut pour cette raison. On se fait une fausse idée d’eux parce que les médias nous ont fait croire qu’ils étaient tous voleurs, tous profiteurs et que c’était une engeance pour la société. Alors, comme s’il s’agissait d’une pierre dans une chaussure, ça dérange et on éjecte. On n’a aucune ouverture à la différence, on n’essaye pas d’intégrer de manière intelligente, on n’essaye pas de se rapprocher de l’autre et de le connaître. Donc, interpréter ces personnages dans des films qui n’en font pas forcément l’apologie, qui ne les défendent pas forcément, mais qui traitent de la problématique de ce genre de personnages, aide peut-être le spectateur à se faire une idée différente, qui ouvre la conscience à un débat. C’est très important pour moi – et également en tant qu’acteur, car ce n’est pas seulement une démarche civique – de défendre des personnages concrets. J’ai souvent interprété des personnages très concrets, qui sont ancrés dans une réalité quotidienne concrète, qu’ils soient marginaux ou pas. Par exemple, dans Le fils, c’est un père de famille qui a perdu son enfant. La question qu’on se pose, c’est de savoir quelle est la réalité d’un homme qui a perdu son enfant. Cela ouvre un débat, et c’est ça qui m’intéresse et qui m’amuse. C’est là-dedans que je trouve mon plaisir. Même s’il faut aussi qu’il y ait un cinéma de divertissement. Il faut aussi que les gens puissent aller au cinéma pour rire et pour d’autres choses.

Lors de votre longue collaboration avec les frères Dardenne, il est arrivé qu’ils vous confient des rôles plus mineurs comme, par exemple, dans Le silence de Lorna ou dans L’enfant. Abordez-vous ce type de rôles différemment que des rôles plus importants, dans d’autres de leurs films, où est-ce toujours la même manière de travailler, avec eux ?

Non, je les aborde différemment. Quand c’est un personnage aussi mineur – que ce soit dans Le silence de Lorna, dans L’enfant ou dans le dernier, qu’ils sont en train de tourner et dans lequel ma participation est encore plus petite en termes de répliques et en temps – je ne l’aborde pas de la même façon. Je viens le matin et je fais mon jour de tournage sans préparation préalable. Je ne l’aborde pas non plus en dilettante, je réfléchis quand même un tant soit peu au personnage mais comme ce ne sont pas des personnages qui ont énormément d’importance dans la narration de l’histoire, il n’y a pas la même forme de travail, le même questionnement sur le personnage, ses humeurs et son âme intérieure. Dans Le silence de Lorna, c’est un flic qui vient poser des questions et le spectateur ne doit pas se faire une idée du flic, en général. Ce serait mentir de dire que je prépare un personnage aussi petit avec autant d’intensité qu’un personnage principal. 

 

Beaucoup de films dont vous tenez un des rôles principaux, comme Le fils, Mon colonel ou encore Sur mes lèvres mettent assez bien l’accent sur votre prestance, votre présence physique. Vous considérez-vous, vous-même, comme un acteur physique ? Et quelle est l’importance de ce paramètre lorsque vous composez un personnage ?

J’aime bien être différent. Je ne cherche pas à être différent dans l’interprétation, car c’est souvent la forme ou le réalisateur qui l’amène. Je vois beaucoup d’acteurs qui sont toujours les mêmes – même coiffure, même costume –, qui jouent très bien, pour la plupart. Mais quand je les vois, je vois l’acteur et moins le personnage. Donc, je fais toujours attention à ce que le personnage soit l’important, car c’est le personnage qui transmet l’histoire, et pas Olivier Gourmet.  L’apparence, la silhouette, la gestuelle, tout ce qui est physique, a énormément d’importance pour moi, dans la construction d’un personnage. On ne bouge pas de la même façon quand on est untel ou untel. On n’a pas le même regard, la même gestuelle, on n’a pas les mêmes vêtements, les mêmes cheveux, les mêmes lunettes ou la même barbe. D’autre part, il est impensable de pouvoir dire des mots sans que le corps lui-même ne soit traversé par des émotions. En général, dans la vie, on réagit. Quand on nous dit quelque chose ou qu’une situation a lieu, ça passe dans le corps. On est ému ou choqué, ou plein de joie, mais cela passe d’abord par le corps. Et après, les mots sortent selon par quoi notre corps est habité. La première chose qu’un acteur doit faire est de vivre dans son corps. Après, il dira les mots avec beaucoup plus de justesse. S’il se dit simplement que le personnage est joyeux et se met à rire, ça risque d’être sur- joué. S’il cherche d’abord à ce que son corps se mette en respiration de l’humeur nécessaire, les mots vont sortir beaucoup plus facilement et avec beaucoup plus de justesse. Ce qui fait qu’au bout du compte, on donne l’impression d’être un acteur physique. Mais pour moi, le physique à énormément d’importance. Quand je vois des expositions photos, il n’y a pas un mot, mais la photo, rien qu’avec une apparence physique, me raconte une histoire. Même si la photo est mal prise. Vous pouvez faire une photo de n’importe qui, là, tout de suite, et si on la regarde, on va se raconter une histoire. Uniquement par le regard, le teint de la peau, on va pouvoir se raconter une histoire. L’image passe, avant tout, par le corps.

Comment s’est passée votre collaboration avec Abdellatif Kéchiche, pour Vénus noire,  qui sort prochainement ?

Ça a été une relation normale, très intéressante, difficile. Abdellatif Kéchiche est quelqu’un d’extrêmement exigeant, qui a une façon de pousser ses acteurs à une réalité parfois à la limite du tolérable. Dans ce film, le spectateur participe pratiquement au viol d’une jeune fille sur toute la durée  – qui est de 2h43. Quand on connaît son cinéma et qu’on sait à quel point il est réaliste et crédible, on a une idée de ce que cela peut représenter. C’était difficile, dans le sens où il fallait toujours rester dans un respect de l’autre. Il ne faut jamais blesser son partenaire. Jusqu’à quel point peut-on aller avec quelqu’un sans le blesser dans son intégrité ? Abdel est heureusement quelqu’un de très sensible, d’une grande intelligence, et qui sait pousser ses acteurs à aller très loin mais qui a aussi un profond respect de l’intégrité de chacun. Donc, ça a été un travail intense, physique, très éprouvant, car il a une façon de filmer très particulière. Il y avait des scènes avec énormément de figurants dans de petites salles, qu’on a tournées pendant cinq nuits, avec trois caméras. Il avait des cassettes de cinquante minutes, il disait action et coupait cinquante minutes plus tard. Et ça, pendant toute la nuit. Tout ça se faisait au détriment de l’image du son. Il n’en a rien à cirer. C’est ce qui se passe sur le plateau aves les acteurs, les figurants et l’histoire à raconter qui l’intéresse. C’est donc très éprouvant mais c’est un vrai plaisir d’acteur parce que tout l’espace-temps est laissé à l’acteur et à l’histoire à raconter.

Propos recueillis par Thibaut Grégoire pour UniversCiné