25ème FIFF – Interview d’Anne Coesens pour « Illégal »

UniversCiné : Votre rôle semble avoir été physiquement et mentalement éprouvant.

Anne Coesens :  C’est toujours ambigu pour un comédien. Avant tout, je pense qu’il y a un vrai plaisir à se plonger dans un rôle pareil et de raconter une histoire (surtout celle-là). Je ne dirais donc pas que le tournage fût éprouvant. Au contaire, nous sommes toute une équipe et nous travaillons ensemble pour raconter une même chose. Il y a une émulation et une énergie  qui sont très positives. Par contre, la préparation fût bien plus complexe : aller au centre, rencontrer les sans-papiers, collecter différents témoignages… C’est la confrontation avec toute cette réalité qui fût éprouvante plutôt que le tournage en lui-même.

U : Est-ce que vous auriez accepté ce rôle si ça n’avait pas été Olivier Masset-Depasse aux commandes ?

A.C : Non, je ne pense pas. D’ailleurs, j’ai mis un peu de temps avant d’accepter. C’était un peu délicat… Je n’avais pas le sentiment d’être à ma place en acceptant le rôle d’une russe privée de papiers. Olivier avait des arguments de taille et ceux-ci m’ont convaincu de faire le film. C’est le cinquième que nous faisons ensemble et j’ai une confiance totale en lui. De plus, Il voulait que je tienne absolument le rôle et j’ai pu m’investir à fond dans le projet. Par exemple, j’ai repris contact avec une ancienne connaissance russe avec qui j’ai pu apprendre la langue. Après quelques mois de préparation, je me suis définitivement lancée.

U : Comment avez-vous géré l’impact possible de votre rôle  ? Avez-vous eu le sentiment de porter une responsabilité plus forte qu’auparavant ?

A.C : Lorsque nous avons préparé le film, nous savions que nous devions être le plus juste possible dans la représentation des faits. C’est pour ça que j’ai participé à l’enquête qu’Olivier menait sur le sujet. Quand on porte une telle histoire, on ne peut pas se planter et raconter n’importe quoi. Il faut vraiment être bien ancré dans la réalité et être juste. Pendant le tournage, je me suis vraiment accroché à ce rôle de femme, à son combat pour revoir son fils. La nationalité n’avait vraiment plus d’importance.

U : Le fait d’avoir une contrainte comme la maîtrise d’une langue étrangère a-t-il été un moteur dans la construction de votre rôle ?

A.C : Dans tous les films que j’ai fait avec Olivier, ces contraintes concrètes m’ont toujours beaucoup aidées dans la fabrication de mes personnages. Elles me permettent de ne pas trop penser ni de psychologiser. Dans Illégal, je suis tellement concentrée sur la langue que j’oublie tout le reste. Je me laisse alors entièrement guidée par mon instinct.

U : La question du langage semble fasciner Olivier Masset-Depasse. Qu’est-ce que cela représente pour lui et que vous indique-t-il à ce sujet.

A.C : Il ne m’indique rien de particulier. Je crois que chez lui tout tourne autour du manque de communication et de l’enfermement. Par conséquent, mes personnages conservent les fruits de cette réflexion.

U : Vous incarnez souvent des femmes fortes (9 mm, Cages,… ) avec une part de masculinité. Qu’est-ce qui vous attire dans ce type de personnage ?

A.C : Il est vrai que je ne me tourne pas souvent vers des personnages « sympathiques ». Je suis intéressée par le combat, par le fait qu’une femme puisse porter beaucoup de choses sur ses épaules. Généralement, ces personnages ont des objectifs et évoluent tout au long de l’histoire.

U : Avez-vous des modèles auxquels vous vous identifiez ?

A.C : Il y en a tellement… Mais une comédienne me plaisait beaucoup : Katrin Cartlidge, qui a joué dans Breaking the waves de Lars Von Trier ou Naked de Mike Leigh. C’est une comédienne anglaise et j’aime beaucoup, en général, les acteurs anglais. Holly Hunter aussi, surtout dans La leçon de piano. Ce qui me plait, ce sont les comédiennes qui composent et qui ne s’enferment jamais dans un rôle précis. Justement, chez les anglos-saxons, on retrouve plus cette culture de la transformation qu’en France où l’on prend plus les gens pour ce qu’ils sont. Les anglais se mettent plus au service du film, ils en sont leur passeur, leur âme.

U : Justement, le passage de Cages à Illégal peut se voir comme une transformation.

A.C : Oui, et c’est là que je me sens à l’aise. Je peux composer des choses différentes sans devoir utiliser ou représenter toujours le même caractère. Je trouve que l’on bénéficie par là d’une plus grande liberté. Plus le rôle est loin de moi, mieux je me retrouve.

U : Mettez-vous souvent votre corps et votre esprit à l’épreuve ?

A.C : Non, les tournages se passent bien, et jamais nous ne nous mettons en danger ! Nous sommes bien entourés et, surtout, nous répetons très longuement pour éviter tout incident. Le but n’est vraiment pas de se faire mal. Ca n’a aucun intérêt. On est là pour jouer et pas pour se blesser.

U : Vous ne laissez pas une place à l’improvisation ?

A.C : Si, bien sûr. J’adore l’improvisation. Mais s’il n’y a pas de travail en amont, que le personnage n’est pas construit ou les scènes bien définies, on finit par laisser passer un peu de soi dans le rôle. Et j’essaye vraiment de ne pas frayer un passage à mon intimité et à mes émotions. En fait, quand on se plonge vraiment dans le rôle et que le travail nécessaire a été réalisé, l’improvisation débouchera sur les réactions du personnage. Ce ne sera plus ma personnalité qui va s’exprimer, mais la personnalité du personnage.

Entretien réalisé à Namur par Thibaut Grégoire et Guillaume Richard