Interview de Raoul Peck pour « Moloch Tropical »

Dans Moloch tropical, présenté samedi dernier lors d’une avant-première exceptionnelle au BOZAR, Raoul Peck explore une nouvelle fois son thème de prédilection : le pouvoir et ses méandres. A travers cette fable politique aux accents shakespeariens, le réalisateur haïtien revient sur un événement important de l’histoire de son pays d’origine : les derniers jours au pouvoir de Jean-Bertrand Aristide.

Dans la mythologie le Moloch est à la fois un dieu et une divinité. Dans le film, il pourrait être le démon de la politique auquel les gens se sacrifient ou encore celui du peuple qui prend le dessus sur la dictature. Quel est pour vous la signification de ce mot et de ce titre ?

Il y a plusieurs aspects au titre. Il y a d’abord l’original, le Moloch d’Alexandre Sokourov, qui est un film formidable, un réel bijou sur l’un des derniers weekends d’Adolphe Hitler à Berchtesgaden, dans son nid d’aigles avec tout l’aréopage nazi, et qui est une histoire totalement loufoque. Je me suis donc en partie inspiré de ça, d’où le titre : Moloch « tropical ». Deuxièmement, il y a une citation de la Bible, au début du film, qui dit : « Si vous sacrifier au nom du Moloch, au nom de ce faux dieu, je reviendrai vous prendre et vous retirer de votre peuple, ainsi que de tout vos complices ». C’est un peu la lecture mystique qu’on fait certains du départ de l’ancien président Aristide. C’est aussi une manière de ressourcer le film dans la réalité haïtienne. Sans vraiment chevaucher sur cette explication mythologique, le plus proche est le Dieu du pouvoir, ou les démons du pouvoir. Qui se laisse aller à céder à ces démons est appelé à en payer le prix cher.

Dans d’autres de vos films parlant de politique comme Lumumba ou Sometimes in April, il y a la volonté de coller au plus près du réel, de restituer une vérité historique. Or, dans ce film, dont l’action se situe dans votre pays d’origine, il y a une certaine distance par rapport à la réalité historique du pays. Pourquoi ?

C’est bizarre parce que la démarche pour ce film n’a pas été de prendre une distance mais plutôt de trouver une forme plus esthétisante de la réalité parce que la réalité était trop laide, trop brute, trop violente. Il fallait plutôt essayer de trouver l’aspect universel de cette histoire, l’aspect fable, l’aspect satirique de cette histoire parce qu’elle était déjà absurde au départ, dans sa réalité. Le plus dur a été de construire cette fable et d’arriver à l’extraire de cette réalité tellement absurde en elle-même. Puisque, si on part du matériau principal, qui est l’histoire des derniers jours de Jean-Bertrand Aristide, on est face a un personnage totalement mythique qui est un ancien prête, qui a fait vœu de pauvreté, de défendre les pauvres, et cetera, et qui se retrouve, bien entendus dans la même situation que tous les autres, Voire pire, puisque les espoirs en lui étaient plus grands que pour les autres dans une situation de dirigeant arbitraire. Comment, de ce matériau faire quelque chose de supportable ? Donc, le choix de cette approche a été délibéré parce que quelque part c’était la seule que je pouvais faire.

Aviez-vous en tête les lieux où vous alliez tourner, à l’écriture du scénario ? Je pense en particulier à la citadelle Henry Christophe.

La citadelle s’est imposée très tôt, au début de l’écriture. Puisque, ce qui était clair, c’était que je tournais en Haïti, et là bas il n’y a que deux endroits possible, le palais national et la citadelle, qui sont les deux lieux de pouvoir, symboliquement et réellement. Le palais était exclu, pour toutes les raisons que l’on connait et la citadelle s’imposait donc. La citadelle s’est d’ailleurs révélée beaucoup plus intéressante de ce point de vue que ce soit visuellement ou symboliquement, pour le film.

Vous évoquiez la symbolique. Les couleurs ont également une grande valeur symbolique, dans le film. D’abord, le rouge et le bleu, qui sont les couleurs du drapeau Haïtien, mais également le vert et le blanc…

Au-delà de la distinction entre les couleurs, il y a dès le départ un parti pris esthétique : la saturation des couleurs et de contraste par rapport à la patine de ces murs de cet extraordinaire lieu de tournage qu’était  la citadelle. Ces murs sombres, travaillés par le temps, par les champignons. On n’a pas touché aux murs, on les a laissés tels qu’ils sont dans la réalité. Donc, il fallait, en face de ça, avoir des couleurs très saturées, pour renforcer l’approche de fable, de chronique shakespearienne des derniers jours de pouvoir. C’est aussi cela qui aide à la distanciation vis-à-vis du personnage et de l’histoire.

Lorsque vous parlez de votre film, vous utiliser beaucoup le mot « shakespearien ». Il est vrai que le film revêt, par sa structure, un aspect théâtral, notamment pas son unité de temps et son unité de lieu. Pouvez-vous expliquer ce choix dramaturgique ?

Par le fait que Shakespeare est l’un des grands maitres sur le pouvoir. Nul autre que lui n’a a ce point travaillé sur les méandres, les pulsions et les contradictions du pouvoir. Il a aussi abordé le pouvoir lié au privé, au sexe, au couple, à la filiation et il reste le père de cette tradition. C’est aussi quelqu’un qui a à la fois écrit des drames que des comédies. La forme s’est imposée tout de suite, c’est un classique. Même si on n’a pas pensé d’abord « Shakespeare » puis écrit, on s’est rendu compte petit à petit qu’on était dans cette dimension là et que c’était elle qui était la bonne. C’est ce regard de synthèse, de symbole qui était le plus percutant pour raconter cette histoire là.

Pourquoi avez-vous choisi d’introduire dans cette histoire tragique un côté décalé, voire « humoristique », notamment en confiant le rôle principal à Zinedine Soualem, qui est peut-être plus réputé pour ses rôles à caractère comique ?

Il y a deux réponses à ça. D’abord, Zinedine Soualem est un grand acteur, et comme souvent les grands acteurs comiques sont de grands acteurs dramatiques. Malheureusement, c’est très rarement reconnu dans le cinéma français, mais c’est une réalité, et ça fait longtemps que j’ai découvert cette maturité que portait Zinedine, avec qui j’avais vraiment envie de travailler. Deuxièmement, l’aspect loufoque et comique du film – il y a de vrais moments de comique – il vient aussi de la difficulté de porter un regard sur de tels personnages sans tomber, soit dans le ridicule, soit dans le pathétique, soit dans le film noir, sombre. J’ai donné souvent l’exemple de l’ancien président Bush, qui, juste avant de commencer la guerre en Irak, donnait très peu de conférences de presse, mentait allègrement face aux plus grands journalistes. Personne n’osait lui répondre ou lui poser des questions trop critiques, de peur de le démasquer. Il y avait une soumission totale de tout le monde et il y avait une ambiance où la parole n’avait plus de sens, puisque la parole était mensonge. Et quelques années plus tard, cette ambiance complètement figée a été rompue par quelque chose de totalement fou et loufoque, quand un journaliste irakien lance sa chaussure à la tête de Bush. Là, tout devient ridicule, mais tout se remet en place. Ce film, c’est un peu ça, pour moi. Quand les mots ne veulent plus dire la même chose, quand tout est déphasé, décalé, il ne reste qu’une réponse, c’est la dérision totale. C’est exactement ce qu’a fait Dario Fo quand les bombes explosaient en Italie, quand l’extrême gauche était totalement déphasée, quand le pouvoir était déphasé. Il n’y avait plus de repères en Italie et il a écrit ses plus belles pièces politiques, mais dans la folie et la dérision les plus pures.

Vous parliez du côté ridicule du jet de chaussure envers Georges Bush, qui remet les choses à leur place, comme vous dites. Justement, vers la fin du film, quand Jean de Dieu Théogène prononce son grand discours, il est, lui aussi, complètement ridicule. Est-ce une manière de révéler l’absurdité de la part de spectacle qui accompagne l’exercice de la politique ?

La politique est devenue spectacle, de toute façon. Et le pouvoir, plus que la politique, est aussi un rituel qui nous donne un rôle à chacun. Il y a celui qui dirige et il y a celui qui est soumis, ou qui obéit. Et, malheureusement, nous sommes éduqués et formés pour nous soumettre à ce pouvoir. Le film n’essaye pas de faire autre chose que de dire : « Il faut qu’on arrive à voir à travers ce rituel et voir la vraie vérité ». Quand vous dites que le président devient ridicule, c’est vrai qu’il devient ridicule pour nous, avec la distance du film, mais quand on est dedans, dans cette situation, c’est beaucoup plus difficile à comprendre qu’il devient ridicule. Dans le film, c’est évident. Mais combien de fois n’est-on pas en train d’écouter le discours d’un président actuel et que l’on se rend compte que ce qu’il dit est complètement absurde, ne fait pas de sens. On sait qu’il est en train de mentir, tout le monde le sait, et personne ne dit rien. C’est cette distance-là que nous n’avons plus. Nous sommes incapables, très souvent, de casser la glace du rituel. Tout est fait dans cette optique, jusque dans l’organisation même de l’événement. Vous êtes à un lieu, on vous donne une place, il y a des micros, une estrade, de grands rideaux…. Vous êtes obligés d’obéir à ce cérémonial. L’Eglise sait très bien faire ça, par exemple, alors que c’est une institution qui est censée être près de la pauvreté. Mais elle s’est toujours protégée dans des constructions absolument impressionnantes. Quand on va au Vatican, on est tout petits. Et c’est ça qu’il faut essayer de percer. Il faut voir se qui se passe derrière et découvrir que, finalement, ce sont des êtres humains comme vous et moi, que ce ne sont pas des dieux. Car si ce sont des dieux, on est dans une autre catégorie.

Peut-on voir, dans ce film, une part de désillusion vis-à vis de la politique, découlant peut-être de votre expérience personnelle en politique ?

Je ne crois pas que ce soit de la désillusion, sinon je n’aurais pas fait le film. Au contraire, c’est une manière de tirer un bilan. En Haïti, on vient de passer trente à quarante ans de bataille pour la démocratie et on n’a jamais vraiment eu le temps de regarder en arrière et de se demander ce qui s’était passé ni où on en était arrivé. Le film était aussi une réponse à ça et une possibilité de tirer un bilan. Ce bilan est également personnel, mais il ne s’agit pas de désillusion, sinon je serais rentré et je me serais caché dans un coin. Il faut au contraire nous confronter à cette réalité et avoir le courage de reconnaître nos erreurs. Mais une fois ce constat tiré, que fait-on ? Où va-t-on ? Le film nous donne peut-être l’occasion de dire : « Voilà ce que ça a donné. Voilà ce que quelqu’un dont on n’aurait jamais supposé ça s’est révélé être. ». Il est peut être temps de renoncer une fois pour toute à l’idée de sauveur éternel. Encore aujourd’hui, en France ou en Italie, il y a des « sauveurs ». Ce sont des gens qui disent : « Nous avons la solution finale. Nous allons vous sauver. ». L’extrême droite a beaucoup cette position. Ça a un nom, c’est le populisme. Il est peut-être temps de dire que nous avons eu le meilleur populisme possible. C’était un prêtre, adepte de la théologie de la libération, ayant fait vœu de pauvreté, adoptant un discours de gauche, et voilà ce qu’il a donné. Dès lors, à qui peut-on encore faire confiance ? A un chanteur de rap, peut-être ? (Rires) Il faut sortir de ça ! La solution est collective. La question n’est pas de savoir quand on trouvera un sauveur, mais quand, nous tous, nous aurons décidé de travailler ensemble pour changer les choses.

Dans le film, la télévision est montrée comme un moyen de manipuler le peuple, mais également comme un instrument de voyeurisme (avec les images de Sadam Hussein, déchû). Quel est votre rapport au médium « télévision », étant donné que vos films (Moloch Tropical est passé le 10 septembre sur Arte) entretiennent souvent un rapport privilégié avec celui-ci ?

Les chaînes de télévisions sont tout simplement les financiers du cinéma, aujourd’hui. C’est quasi impossible de faire un film sans avoir de l’argent de la télévision. Mais la télévision est ce qu’on en fait. J’ai toujours été de ceux qui refusent une exclusion quelconque. Je vais là où je peux travailler et la télévision est l’endroit où on peut également faire des choses. Le reste, c’est votre propre intégrité et ce que vous accepter de faire ou pas. Par exemple, je dis toujours qu’on n’est pas obliger de faire de la médiocrité parce qu’on travaille pour la télé. Ce n’est pas du tout une obligation (Rires). Donc, c’est vraiment ce qu’on en fait qui importe. Malheureusement, ou heureusement, il y a une majorité de gens qui regardent la télé, mais qui ne vont plus au cinéma. Alors, va-t-on continuer à faire des films pour une minorité ou va-t-on essayer d’aller vers ceux qui regardent cette boîte. Moi, j’ai fait mon choix, dépendant des projets. Il y a des projets qui sont mieux pour la télé et d’autres qui sont plus adaptés au cinéma. Mais, pour moi, ils sont équivalents. L’essentiel, c’est de pouvoir faire sortir les choses, d’aller à la rencontre des gens et de leur donner quelque chose de différent de ce qu’ils ont l’habitude de voir. Donc, je n’ai pas de parti pris, ni idéologique, ni de qualité. Nous sommes nous-mêmes responsables si l’on sombre dans la médiocrité de l’un ou l’autre médium, mais on ne peut pas rendre responsable le médium lui-même.

Propos recueillis par Thibaut Grégoire pour UniversCiné