« Norway of Life » de Jens Lien

Ce n’est pas vraiment un mystère, il est rapidement clair, dans tout film traitant de la vie après la mort, que le sujet n’est pas vraiment cette mort, ni cette vie après, mais bien celle d’avant. Qu’il s’agisse de spéculations sur l’enfer ou le paradis, inscrit dans une tradition littéraire qui va de l' »Enfer » de Dante à « Comment vivent les morts » de Will Self, ou de films traitant d’un « après » comme l' »Orphée » de Cocteau ou l’excellent « After-life » de Hirokazu Koreeda, ce qui est raconté concerne moins le monde des morts que celui des vivants.

Dès l’entrée du film, on sait que le passage de l’un à l’autre, le pourquoi et le comment, n’auront que peu d’importance. Le comment est rapidement élucidé: de la même manière que, lorsqu’on voit un revolver apparaître dans un film, on sait qu’il va servir, la présence d’un homme nerveux au bord d’un quai de métro annonce la catastrophe à venir. Qu’il s’agisse d’un au-delà ou d’un escamotage symbolique, est laissé à notre meilleure convenance. Le pourquoi lui aussi est passé au bleu, il sera de toute façon répétitif, leitmotif du héros, cet homme insatisfait, cet homme gênant comme le décrit le titre original du film.

Car c’est une constante chez cet homme, et c’est là son principal problème. Si l’on sait peu de sa vie passée, et de ce qui l’a conduit là, son insatisfaction, ses frustrations, seront dans un premier temps celles de tous les habitants de sa nouvelle ville. Malgré l’effroyable et alarmante similarité de cet enfer avec la vie d’avant, il manque toutefois quelque chose, des détails pour certains, des petits riens, l’absence d’odeur, par exemple, de musique, les aliments sans goût, la disparition inexplicable des enfants, ensuite, l’impossibilité de mourir à nouveau, enfin. Mais ce ne sont là qu’une partie de ses désirs inassouvis, un irrésistible besoin le pousse à refuser ce paradis infernal, cet insoutenable bonheur, celui des autres, contents de leur vie, contents de peu.

Comme dans le roman d’Ira Levin, justement, « Un bonheur insoutenable », notre héros va commettre continuellement la même faute, la même erreur: « penser souvent à vouloir quelque chose », et dans un monde où personne n’a à faire ce genre de choix, et où, de toutes façons, tout ou presque, est par avance accordé, c’est un comportement inacceptable, qui menace de remettre en cause le bon fonctionnement de la ville, ce que personne ne désire, puisque tout le monde est, tant bien que mal, satisfait de son sort. Qu’il en veuille plus, ou trop, est hors de propos. Rien ne peut combler le désespoir qu’il ressent devant cette vie/mort aseptisée, d’où les émotions, et pire encore, le désir, sont absents. On peut préférer comprendre ce film comme un commentaire acerbe de la vie suédoise, ou bien vouloir le généraliser plus avant et en faire un film sur la passion, sur la déviance, sur le caprice, sur le plaisir. On peut choisir de n’y voir qu’une fable critique limitée à la Scandinavie, ou bien lui chercher des prolongations existentielles inquiétantes.

Benoit Deuxant (La Médiathèque)

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