« La vie est un jeu de cartes » de Philippe de Pierpont

Lors du premier film avec ces six enfants, « Bichorai », c’est Zorito qui avait eu l’idée: se revoir à intervalles régulier et voir comment la vie avance. C’était en 1991, et la rencontre suivante ne devait pas avoir lieu. Revenu sur place à Bujumbura quelques années plus tard, De Pierpont avait été empêché par la guerre de réaliser la suite de son film, et de retrouver les enfants. Ce n’est que douze ans plus tard qu’il aura enfin la possibilité de les revoir. Le film qui devait montrer leur évolution, leur lent passage de l’enfance à l’age adulte changera totalement de propos.

S’ils étaient miraculeusement encore tous en vie, ce sont des adultes dispersés que le réalisateur rencontrera alors. La bande de gamins des rues, qui rêvaient de la « belle vie », celle où l’on mange simplement à sa fin, s’est éparpillée et il ne les reverra qu’un par un. Ce sera alors la même question qui se posera: Qu’est ce qui a changé, durant ces années? Comment voient-ils la vie à présent, avec leurs yeux d’adultes grandis trop vite, à travers les guerres, les conflits où des amis dont on ignorait jusque là l’appartenance ethnique deviennent du jour au lendemain des ennemis, à travers l’exode, la pauvreté, la maladie.

Le leitmotiv du film reviendra dans les propos de tous : « la vie est dure », constat sobre et tragique qui sera développé par les « enfants » à travers leur lutte quotidienne pour la survie, qui prend à présent une forme différente pour chacun. Les uns sont toujours à la rue, d’autres ont un métier qui leur apporte quelques certitudes précaires, certains sont retournés chez leurs parents et d’autres encore ont été pris en charge par des institutions religieuses. Pour tous c’est l’occasion de revenir sur leur enfance, sur leur trajet, le même chaque fois. Leur récit commence toujours par une fuite, lorsqu’ils ont un jour décidé d’abandonner leurs parents, trop pauvres pour les nourrir, et de se rendre là où l’on trouvait l’argent, dans « un endroit qui s’appelle la ville ».

Ils sont alors parti mendier, pourchassés par leurs parents à qui ils faisaient cette réponse cruelle, lorsqu’ils voulaient les reprendre: « si je reviens, vous allez me faire manger à ma faim? ». Avec leurs modestes gains de « birobezo », « vauriens gardiens de voiture », ou de vendeurs à la sauvette, ils obtenaient en outre une liberté et une autonomie qui les faisaient rêver, ces enfants, malgré la dureté de leur condition, malgré les brimades de la police et les coups pris dans les bagarres de rue. Plus tard la honte en a détournés certains de la mendicité, ils étaient tous de toutes façons devenus trop grands pour ça.

Mais comment avec un tel « CV » vont-ils aujourd’hui pouvoir se réinsérer dans la société du Burundi, obtenir un emploi, un logement, se marier? A travers leurs récits et leur confidence, c’est avant tout la dignité des six enfants qui transparaît, la fierté qu’ils conservent d’eux-mêmes et l’estime qu’ils ont pour les autres. Malgré leur propos souvent désabusés, résignés, c’est un même acharnement quotidien que le réalisateur nous montre, un même désir d’une vie décente, même si « Maisha ni karata », « on n’a pas tous le même jeu de cartes en main ».

Benoît Deuxant (La Médiathèque)

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