« I don’t want to sleep alone » de Tsai Ming Liang

Avec ce titre, je ne veux pas dormir seul, et le film ainsi décrit, accompagné de mots par ailleurs absents d’une trame presque muette, j’en viens à penser que prendre soin est l’une des formes usuelles qui dérivent de l’amour.

C’est-à-dire l’amour, compris non pas dans ses manifestations de violence, de passion (états privilégiés autant que, par définition, instables), mais l’amour lorsqu’il résiste et se constitue en sentiment, lorsqu’il existe hors de lui-même jusqu’à durer, jusqu’à –  plus qu’émouvoir –  mouvoir : lecture scrupuleuse d’autrui, attention au détail – ombre, pli, éclat – délicatesse ajourée. En ce sens, prendre soin exprime un concept, celui d’un rapport à autrui non démonstratif, étayé de silence, de discrétion, de distance. Nul besoin d’envahir, de s’insinuer, de se prévaloir, il suffit d’observer : c’est la présence sans l’insistance.

I don’t want to sleep alone traduit ce concept en actes et en images, dans une ville imprécise, traversée de flux migratoires (Kuala Lumpur), dans une atmosphère trouble – nuit, humidité, pollution –  peuplée de personnages anonymes, indéchiffrables. Un immeuble désaffecté se transforme en une forêt de ciment ; un matelas devient radeau de survie ; celui qui prend soin doit être un artisan pour les objets, un médecin pour autrui. Et donc  récurer,  lisser, couvrir, laver, nourrir… Les blessés se métamorphosent en amants d’un genre hybride, entre vie et mort, entre présence et absence, amants du fait que l’on  prend d’eux un soin très intime. Le tout fonde un peuple de naufragés, de sans-abris, de sans-papiers, de sans-argent, de sans-lendemains.

Cependant nul désespoir, nulle tristesse. On prend ce qui vient, on organise le quotidien comme on peut, avec les moyens du bord, et tant pis s’il n’y a que les impasses pour s’aimer, tant pis si le corps d’autrui, familièrement manipulé, entretenu et sondé jusqu’au cœur, offre, en guise de réponse, à peine un souffle. Dans le concept de prendre soin, peu importent les proportions, la symétrie n’est pas requise et les comportements ne répondent à aucune loi, si ce n’est, parfois, à celle du désir. Car c’est là, non pas sa finalité mais, peut-être, son précieux supplément,  ce désir qui renaît en milieu ingrat, dans l’aridité et le dénuement, désir plus intense et plus efficace qu’une cicatrice.

Catherine De Poortere (La Médiathèque)

http://www.youtube.com/watch?v=Azu197bM2Zk