« Lumière silencieuse » de Carlos Reygadas

La caméra démarre du cœur de la matière, traverse la voie lactée, avance vers la terre, embrasse et réveille les ténèbres. Une nuit d’encre fertile. Stridence des insectes, polyphonies batraciennes, chants des oiseaux. Mugissements des troupeaux, colères métaphysiques des bovidés. Déchirements de la vie, déchirements vitaux. Premier signal de lumière, lever de soleil comme le début d’un monde, d’une histoire qui résume toutes les autres, l’amour et l’adultère, certains parlent de péché originel.

Toute cette introduction est somptueuse, ouvrant sur une incroyable dilatation de l’espace, en procurant la sensation céleste de pouvoir embrasser cette vastitude qui échappe à toute règle, le temps hors contrôle, profondément singulier. (Carlos Reygadas nous réserve la même confrontation bouleversante, dans une scène jumelle, vers la fin, en filmant la métamorphose du visage d’une morte, migrant vers une autre vie, comme envahie par la résurrection.) Le cadre très large est celui d’une communauté religieuse mennonite (Nord du Mexique) et, par contraste avec les images de l’introduction, le temps y est celui de la condition terrestre, rythmé par le tic-tac impérieux de l’horloge. Qui empêche presque de penser, de s’échapper.

Dès la première scène, le personnage principal arrête l’horloge. Il ne veut plus subir sa loi, il veut éprouver la plénitude du début, « des débuts ». (Le père relancera l’horloge vers la fin de l’histoire, pour fermer une parenthèse, décréter le retour à la normale.) Marié et s’étant reproduit de nombreuses fois, il est attiré par une autre femme. Il ne me semble pas que Reygadas ait voulu montrer le scandale de l’adultère dans une communauté religieuse passablement fondamentaliste. Ce n’est pas strictement cette confrontation qui l’intéresse. Ce contexte religieux lui permet de délimiter une terre vierge et de filmer les tensions des sentiments et émotions comme dans leur premier surgissement, encore émois inconnus. Dans leur rituel profondément religieux. Exploiter la forme « péché originel », péché de la connaissance, la connaissance de soi passant par celle des sentiments, il n’y a de connaissance qu’en ayant au moins deux expériences amoureuses! Et, indépendamment des commandements de Dieu, en renonçant au premier amour, on « trompe » une parole donnée en toute bonne fois, et c’est douloureux, précepte religieux ou non.

Cette douleur a en elle-même une dimension religieuse, elle interroge le lien à la vie… A la lumière qui, comme le titre l’indique, tient le rôle principal est tenu par la lumière. Captée par un travail photographique exceptionnel. Une lumière qui évoque celle des peintres mystiques flamands, les lumières bibliques de toute l’iconographie sacrée, portraits religieux de la Renaissance. Une lumière « exagérée » proche aussi de certaines illuminations de peintres naïfs. Lumière sur les corps, les visages, les plantes, la poussière, les champs, les maisons… Une lumière abondante, luxuriante (donc proche de luxurieuse), une lumière de fête, mais quelque chose relevant d’un éclat sombre, menacant, ces lumières étant proches de ces lueurs frappantes qui surgissent lors de phénomènes naturels « inexpliqués », lors de turbulences atmosphèriques.

Comme si celles-ci ouvraient fugacement notre atmosphère pour laisser passer le soleil d’un autre âge, des paradis perdus. Lumières fantasmatiques du manque, de ce qui est perdu irrémédiablement, et fait illusion. Le Johan du film essaie de remplacer la réalité par son illusion, d’inverser le sens des rites de la vie religieuse. L’autre trait caractéristique du film, et qui apporte un relief particulier, est la bande-son : une remarquable partition concrète, poétique. Le son joue un rôle essentiel dans l’effet captivant de ce film.

Il nous y plonge. La nature, les objets, les bruits sont rendus d’une façon très charnelle, comme des étoffes légères et voluptueuses qui flattent les sens. Le film avance lentement, chaque scène composée comme un tableau, mais sans rien d’emphatique. Une simplicité à peine guindée, rituelle. Le film est lent mais réserve tellement de surprises, petites et grandes, qu’il tient en haleine. Et je ne parle encore que du décor. Les acteurs subjuguent. Les scènes avec les enfants coupent le souffle de vérité. Leurs visages, leurs gestes, leurs yeux, leurs mots, à table, ou dans la scène de baignade ou celle de deuil, par exemple. Ah oui, la langue du film est le plautdiestch. (Prix du Jury à Cannes en 2007, ce film n’est pas passé en salle ou si peu!)

Pierre Hemptinne (La Médiathèque)

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