« De sable et de ciment » de Jorge Léon

De sable et de ciment est un road-movie documentaire – et un voyage intérieur – en forme de J majuscule : une longue et lente descente de Bruxelles à Lisbonne, puis une courte et plus intense remontée de la « ville blanche » vers les Asturies. Deux histoires familiales qui, entre le deuil, la mémoire et la vie qui continue, s’articulent – d’une part, par la personne du cinéaste lui-même qui est partie prenante de ces deux récits, d’autre part, par l’histoire politique de ces deux pays du Sud de l’Europe encore marqués par les dictatures qui y régnaient jusque dans les années septante.

« Il est impossible de construire une vie sur des fondations pourries » dit avec insistance – un jour d’automne 1993, dans un parc bruxellois – son amie Ana au jeune cinéaste et photographe Jorge Léon. Quelques jours après cette promenade, désormais comprise rétrospectivement par le réalisateur comme une funeste séance de « repérage », on retrouve le corps inerte d’Ana dans ce parc. Elle avait quarante ans. Vingt-quatre ans plus tôt, en 1969, jeune adolescente, elle avait fui sa famille et la dictature de Salazar pour la Belgique où elle avait accouché de Marco, conçu là-bas quelque part sur une plage près de Lisbonne (« Il se mêle à tout ça comme un crime de joie, comme un lent coup de foudre. Moi grêle et lui si fort, lui mûr et moi si verte. Nous joignons tous nos pores, mille portes ouvertes » – Brigitte Fontaine « Il se mêle à tout ça », chanson illuminant une séquence de défilement du paysage, au premier tiers du film).

Au début des années 2000, un peu moins de dix ans après le suicide d’Ana, Jorge Léon entreprend de partir avec Marco vers Lisbonne, pour y rejoindre le père d’Ana et la petite famille – compagne et gamine – de Marco. Quelques milliers de kilomètres d’asphalte pour voir défiler l’espace, les paysages, mais aussi les souvenirs et, dans la monotonie hypnotique de la route, laisser remonter à la surface questions et bribes de réponses. En écho au dernier constat-couperet d’Ana – et au titre que Jorge Léon donne à son film-essai – De sable et de ciment est un film en chantier et en construction. À partir d’un très beau et très intriguant premier plan où une bâche de chantier claque au vent devant une fenêtre, tout le film sera peuplé de bétonneuses, de grues, de bulldozers, de briques, de pavés, de truelles… Et de châteaux de sable, soumis à la force de la marée sur la plage. Mais, surtout, au-delà de ces images très concrètes, il y a métaphoriquement un film très juste et senti sur la reconstruction de nos vies, quand nos mémoires ont été soumises aux secousses de la disparition d’êtres chers.

La traversée de ces non-lieux assez interchangeables que représentent autoroutes et aires de repos s’accompagne d’une parole essentiellement en voix off – la première voix in, une question de Jorge / une réponse de Marco, ne se fait entendre qu’à la septième minute du film, lors d’une étape sur la route, au petit matin, dans une chambre d’hôtel. Ce n’est que vraiment arrivés dans des lieux réels, avec une vraie épaisseur, quasiment matricielle – la maison d’enfance d’Ana à Lisbonne où son père vit toujours ou dans les ruelles du petit village au Nord de la capitale où elle est née – que les mots, et souvent les silences, l’impossibilité de vraiment comprendre et exprimer, rentrent dans le cadre via les paroles d’autres témoins que Jorge et Marco.

Le dernier tiers du film où le réalisateur laisse toute la famille d’Ana au Portugal pour remonter seul vers sa famille à lui dans les montagnes du Nord de l’Espagne, entre le Pays Basque et les Asturies, lui donne une très belle fin parce que, sans sortir de son sujet, sans trahir sa longue première partie, Jorge Léon peut l’infléchir et, surtout, la tendre. À une première partie encore très marquée par l’incompréhension et la difficulté de dire, correspondent les très belles présences, très intimement politiques, de la mère et du père du cinéaste, tous deux encore très fortement marqués par la mémoire de l’anti-franquisme, des réfugiés qui se cachaient des phalangistes dans les montagnes et de leur propre exil politique et économique en Belgique. Et quand le père, délicieusement grognon et récalcitrant à « jouer l’acteur » pour son fils, l’interpelle en lui tendant ses belles mains tannées par le temps et le labeur (« Et puis, pourquoi toutes ces questions ? Regarde… Il suffit de regarder mes mains. Elles te diront mieux que moi par quoi je suis passé »), c’est un autre paysage, à une autre échelle mais aussi riche en signes et traces de l’histoire, qui s’offre à la caméra du cinéaste…

Philippe Delvosalle (La Médiathèque)

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