« Combat » de Patrick Carpentier

On avait découvert Patrick Carpentier en 2004 avec La Peur tue l’amour, bouleversant film qui, sans arracher les Traces de coming-out qu’il entendait recueillir à leur contexte homosexuel d’origine, les éclairait aussi de manière à leur donner une portée plus large sur la communication – et, surtout, le non-dit – en matière de sentiments et de sexualité dans toutes les familles.

« Erwan vit dans la rue. Il aime me parler. Il dit que je l’écoute vraiment. Moi, si je l’écoute, c’est parce qu’il me parle vraiment »On avait découvert Patrick Carpentier en 2004 avec La Peur tue l’amour, bouleversant film qui, sans arracher les Traces de coming-out qu’il entendait recueillir à leur contexte homosexuel d’origine, les éclairait aussi de manière à leur donner une portée plus large sur la communication – et, surtout, le non-dit – en matière de sentiments et de sexualité dans toutes les familles.

Depuis lors, L’Irrégularité de la déchirure, un fascinant triptyque – intimiste et chuchoté – de deux courts et un moyen métrages nous a permis de découvrir avec intérêt ce qui avait occupé le cinéaste – et l’homme – entre l’été 2002 (le premier volet, God is a Dog est daté de 2004, mais comporte des parties déjà écrites en août de cette année-là) et 2006. Ce triangle pas isocèle pour un sou (en termes de durée mais aussi de ton et de choix de cinéma, le moyen métrage Combat qui le clôt se distancie clairement des deux premières parties) tire une bonne partie de sa force et de son aura de ce décalage, de cette dérive apparente à mi-parcours, après les deux premières demi-heures des deux premiers volets, d’un projet initial de ciné-journal vers… autre chose – qu’on a rarement vu au cinéma et que, dès lors, très naturellement, on peine encore à nommer. [On tentera d’y revenir en temps utiles].

Hantés par l’absence, la solitude et la mort et palpitant d’un cœur musical à deux ventricules (rock-pop avec Teuk Henri, Hollywood Porn Stars, I’m a Horse ou Girls in Hawaï ; classique avec Puccini, Bach ou Schubert), les deux premiers volets disent sans fausse pudeur – par des collages de messages de répondeurs téléphoniques, les lamentations criardes de la sirène d’un camion de pompiers jouet ­et, surtout, les mots simples mais justes chuchotés à la première personne du singulier par Patrick Carpentier lui-même en voix off – l’inconsolable douleur d’une rupture amoureuse particulièrement difficile à cicatriser.

Il reste une voix off dans la troisième partie, Combat, mais elle quitte le centre de la composition sonore. A part, deux trois bribes de dialogues au troisième quart d’heure, il n’y a pas, non plus, de voix in. Dans le cadre, par contre, deux corps d’hommes. Et, à défaut de mots, tout un vocabulaire de souffles, de respirations et d’halètements : sonores, maîtrisés, apaisés, inquiets, paniqués, emballés, ralentis, à l’unisson, en opposition de phases…Tirant vers la fiction – en tout cas, vers la mise-en-scène ; mais vers une mise-en-scène incroyablement et radicalement physique voire quasi animale – le film, en écho aux évocations d’agressions très violentes qui pointent déjà dans le deuxième volet du triptyque, confronte le spectateur à un rite d’amour sadomasochiste, à la fois très beau et quasiment irregardable. Au plus profond de la forêt ardennaise, comme si cela ne les concernait qu’eux et comme si l’odeur et la texture de l’humus répondait à la nature profonde de leur pulsion, deux amants court-circuitent douceur et douleur et – de manière tout à fait assumée – se rouent de coups jusqu’à s’en faire exploser les narines. « Je ne me sens pas capable d’exister sans cette douleur. (…) J’ai toujours eu envie que quelqu’un me tape dessus. C’est difficile à dire mais je n’ai pas honte ».

En tant que spectateur, au bout de quelques milliers de films, j’ai appris à connaître mes ennemis de cinéma : les réalisateurs de la manipulation et du « m’as-tu vu ? ». Ici, je ne suspecte jamais ce genre de dérive. Même esthétisant, Combat est cinématographiquement plus proche de la voyance de Bela Tarr, de Gerry de Gus Van Sant ou de Blissfully Yours de Apichatpong Weerasethakul que de la poudre aux yeux de Lars Von Trier ou Matthew Barney. On respire… Mais d’une respiration à la fois déniaisée et fêlée qui, pendant pas mal de temps, risque de ne plus tout à fait être la même qu’avant.

Philippe Delvosalle (La Médiathèque)

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