« Flandres » de Bruno Dumont

Habitué des récompenses (Flandres a obtenu le Grand Prix du jury du Festival de Cannes en 2006), le Nordiste Bruno Dumont revient à sa Flandre natale, après une escapade américaine (Twentynine Palms, 2003), sans déroger à ses habitudes cinématographiques : acteurs non-professionnels, économie de moyens, tournages en décors naturels, jeu des personnages et mise en scène anti-virtuoses et anti-spectaculaires.

Tels d’insignifiants corpuscules zigzaguant entre les doux dénivelés de la Flandre française, Demester et Barbe entretiennent, contre mauvaise fortune bon cœur, le statu quo d’une relation complexe nouée dès l’enfance et se passant pour l’essentiel du canal de la parole. Lui, la mine renfrognée et le regard perçant semble plus errer que s’activer dans sa ferme qu’il laisse tomber au besoin pour sacrifier au rituel quotidien (?) de la promenade qui se termine sur un « rapport sexuel » aussi bref et direct (pas d’embrassades ni préliminaires) que désincarné. André (rarement appelé par son prénom) paraît comme prisonnier de sa carcasse, massive et ramassée, bien incapable de s’avouer et d’avouer à Barbe les sentiments qu’il nourrit pour elle. Et Barbe en retour, de ne lui accorder au mieux que quelques moments de présence choisie et la « disposition » offerte mais partagée, d’un corps où la sexualité remplit une fonction « mécanique » d’entretien corporel, totalement détachée du dédale des logiques désirantes et du petit théâtre des amours et du hasard.

L’arrivée d’un nouveau venu (Blondel) et amant « déclaré » de Barbe ne change pas grand-chose au quotidien routinier de ces mutiques personnages dont on n’apprendra que peu (mais est-ce bien nécessaire d’en savoir davantage ?), mais que la promesse d’un avenir moins sombre conduit, du moins dans le chef des garçons, à partir au loin et prendre part à une guerre dans une contrée désertique jamais nommée (mais qui a tous les aspects d’un pays du Moyen-Orient). Mais ce conflit – comme tous les autres ? – n’est qu’un abîme de peur, de destructions et de mort, où les enfants tirent au fusil-mitrailleur et se font abattre de sang-froid, les jeunes femmes sont violées au hasard et où chaque déchaînement de violence en entraîne inévitablement un autre. Une spirale qui engloutira la totalité du groupe d’appelés à l’exception de Demester qui en réchappera moyennant une bonne dose de chance et une légère entorse à la définition communément admise du courage militaire ! Pendant tout ce temps, comme sous l’effet d’un étrange lien empathique abolissant les distances – confidences finales à l’appui – Barbe semble « ré-éprouver » ce flot d’agressivité à travers son corps qui dépérît tandis que sa raison vacille et qu’un internement psychiatrique s’impose… Au retour de Demester au pays, pris entre l’impossible récit de l’horreur vécue et l’irrésistible « poussée » d’une parole qui, parfois, sait se faire cicatrisante, un nouvel équilibre (précaire) semble se dessiner entre les protagonistes « survivants », offrant une timide éclaircie aux cœurs d’enfin oser s’exprimer…

Habitué des récompenses (Flandres a obtenu le Grand Prix du jury du Festival de Cannes en 2006), le Nordiste Bruno Dumont revient à sa Flandre natale, après une escapade américaine (Twentynine Palms, 2003), sans déroger à ses habitudes cinématographiques : acteurs non-professionnels, économie de moyens, tournages en décors naturels, jeu des personnages et mise en scène anti-virtuoses et anti-spectaculaires.

Si le caractère bressonien (voire s’inscrivant dans une veine « vérité » teintée de mysticisme à la Pialat) de son cinéma a été maintes fois démontré, l’expérimentation au sens anglo-saxon du terme de « faire l’expérience de » transparaît plus que jamais dans celui-ci. Les paysages et lieux filmés font intimement partie du récit et conservent jusqu’au bout leur part d’irréductible étrangeté. Que ce soit dans l’infini nuancier d’un vert soumis au régime capricieux des saisons où dans l’aveuglante luminosité d’un désert montagneux, ils composent une toile de fond lacunaire et agissante où l’individu doit impérativement cheminer vers son humanité (titre de l’un de ses films précédents…) sous peine de dissolution. Chez Dumont, l’homme doit composer avec une part d’animalité barbare qu’il ne peut jamais éradiquer (voir la rapidité avec laquelle les jeunes appelés passent du côté des tortionnaires) et qui vient corrompre ses rapports à autrui (le sexe comme simple réflexe vital) et reléguer l’idée du sentiment humain et de « l’être ensemble » du côté de l’incertain et de l’hypothétique conquête.

Mais Dumont n’est pas Michael Haneke et ne jette pas un regard d’entomologiste sentencieux à des personnages qui se tiennent davantage du côté de l’épure et de la suggestion émotionnelle qu’ils n’occupent une position de faire-valoir philosophique. Et à la mécanique froide et détachée d’un cinéma impitoyablement verrouillé, le Français préfère adopter un dispositif libre et ouvert, bien que très maîtrisé (les combats sont aussi saisissants que très sobrement filmés) qui alterne étincelles cinématographiques pures (l’adieu hivernal autour du feu) et zones d’ombre laconiques (la fin). Autant de portes d’entrée par où se glisser, certes, dans le corpus d’un film abrupt et malaisant, mais à propos duquel l’ultime interprétation n’est pas prête d’être énoncée.

Yannick Hustache (La Médiathèque)

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