Cycle L’ARGENT-AJC/CVB

Tous les deux ans, l’Atelier Jeunes Cinéastes (AJC !) et le Centre Vidéo de Bruxelles (CVB) proposent, en collaboration, un concours aux jeunes cinéastes sortis des différentes écoles de cinéma ou de communication de la Communauté française, autour d’un thème prédéfini. En 2005, le thème de l’argent à donné naissance à cinq courts métrages documentaires se répondant entre eux et formant un ensemble cohérent, tout en étant chacun une œuvre à part entière, L’ensemble vous étant proposé sur notre site.

Knokke le douteEurolandHéritagesAprèsl'argent des pauvres


Kokke le doute de Frédéric Guillaume

Jacques est pêcheur et vit avec la communauté des pêcheurs à Knokke Heist. C’est avec lui que s’ouvre le film, comme pour apporter un contrepoint a priori sur ce qui va défiler par la suite sur l’écran : la haute société des riches et des très riches déambulant dans les artères de Knokke le Zoute. Frédéric Guillaume filme avec ironie cette ville et ses habitants, divisés en deux catégories : riches et pauvres. Si l’opposition peut paraître simpliste de prime abord, elle dépasse cependant le clivage pur et simple, en montrant des nuances au sein des deux catégories. On voit ainsi que beaucoup de riches ne se considèrent pas eux-même comme riches, estimant qu’il existe toujours plus riche qu’eux. De même, certaines personnes présentées comme pauvres disent être plus heureux que bien des riches. Si Guillaume filme et interroge des personnes que la vie à depuis longtemps rangé dans l’une où l’autre catégorie, en haut ou en bas de l’ascenseur social, il s’intéressent également à des knokkois en devenir. Ainsi, il interroge deux petits garçons, l’un vraisemblablement d’un milieu modeste, comptant les grues depuis un toit et devisant sur la manière de gagner de l’argent en travaillant dans l’immobilier, l’autre, se montrant aux quatre coins de Knokke le Zoute, hésite entre une future carrière d’acteur ou reprendre la société de son père.

Euroland de Patrick Taliercio

Patrick Taliercio s’interroge sur la signification que revêtent les images figurant sur les billets d’Euro. Robert Kalina, le graphiste de l’Euro, a fait un choix : celui de représenter, sur les billets, une imagerie tournant autour de la notion d’ouverture, de passerelle, en faisant notamment figurer des ponts. Ayant pour cela recours à des images d’Epinal de ponts européens, sans jamais les citer nommément, il leur enlève toute spécificité et les « désindividualise ». Lorsque l’on sait que la première idée de Kalina était de faire figurer des visages d’Européens sur les billets, mais qu’il abandonna cette idée , estimant qu’il n’y avait aucun intérêt à montrer des anonymes, on comprend l’entreprise d’uniformisation que constitue l’Euro. La voix-off de Taliercio résonne comme le soliloque d’un européen parmi tant d’autres, qui prend le temps de réfléchir sur quelque chose qui fait notre quotidien, qui passe entre nos mains sans que l’on s’y attarde : l’argent. En résulte une réflexion philosophique sur la place qu’occupe l’argent dans la vie des individus, et sur la place qu’occupe l’individu dans une société de plus en plus accaparée par l’argent.

Héritages d’Elise Andrieu et Sonia Ringoot

En se basant sur deux témoignages distincts, de deux personnes ayant chacune fait un héritage d’un parent décédé, le film d’Elise Andrieu et Sonia Ringoot, posent des questions sur la notion d’héritage et sur ses différentes significations. Les deux témoignages sont des ressentis individuels de l’acte d’hériter et sont avant tout des récits d’expériences personnelles et intimes. Mais ces deux témoignages ont un point commun non négligeable : ils mettent en rapport, presque instinctivement, la notion d’héritage matériel et celle d’héritage filial, plus indéterminée. En mettant en rapport ces deux significations d’un même mot, les deux cinéastes réussissent à illustrer des perceptions très personnelles d’un acte lié à l’argent, faisant de ce film le plus intimiste de la série.

Après (l’extinction du souvenir) de Nicolas Rinçon Gille

Lorsqu’une maison va être vendue, qu’elle va changer de propriétaire, celle-ci se vide de tout ce qui a fait sa particularité des années durant. En inspectant les éléments sortis un a un de cette enveloppe bientôt creuse qu’est le bâtiment, on se heurte à une vie entière et aux souvenirs qui restent des événements marquants l’ayant jalonnée. C’est ce que montre Nicolas Rinçon Gille dans son film, à la délicatesse infinie, et qui réussit à déceler les résidus d’humanité amoncelés au fil des ans dans ce qui est a priori un  bien exclusivement matériel, une maison.

L’argent des pauvres de Charlotte Randour

Cet opus est sans aucun doute le plus humain des cinq, et pour cause. La cinéaste, Charlotte Randour, y filme sa famille : sa mère et son petit frère. Anne Randour et son plus jeune fils, Colin, vivent côte à côte dans deux maisons insalubres, mais dotées d’un impressionnant jardin, se trouvant ainsi dans une sorte d’enclave où la nature reprend ses droits et où le manque d’argent n’empêche pas la richesse des sentiments. Anne Randour a fait le choix de mener une vie marginale en renonçant à égrener les emplois précaires, pour n’avoir plus qu’un revenu minimum. Mais en achetant deux maisons dont une cash pour ses enfants, elle assure à ses dernier un toit au-dessus d’eux pour le restant de leur vie, quelque soit leur situation. En filmant les membres de sa propre famille, Charlotte Randour pourrait tomber dans le piège du manque d’objectivité, mais elle l’évite largement en gardant une certaine distance et en interrogeant son frère et sa mère comme une simple documentariste. A cela près qu’elle ne doit pas gagner leur confiance, qui lui est déjà toute acquise. Ils apportent non seulement des témoignages criant de vérité mais également un recul et une véritable réflexion sur leur condition. Le jeune Colin, qui exprime à travers le rap son état d’esprit et son constat de la société dans laquelle il vit, fait la preuve constante d’une incroyable maturité, laquelle est magnifiquement mise en scène par sa sœur, notamment lors de tirades, en voix-off ou face caméra, particulièrement percutantes.

Qu’elles soient drôles ou émouvantes, qu’elles adoptent un ton grave ou décalé, qu’elles soient dans l’empathie ou dans le recul vis à vis de ceux qu’elles montrent, ces œuvres apportent toutes une réflexion, appuyée ou non, sur le sujet qui fut l’impulsion de leur création. En posant tous la personne humaine comme contrepoint symbolique à la toute puissance de l’argent, ces cinq court-métrages, a priori hétéroclites, forment un tout cohérent, dont la vision de chaque partie permet d’édifier une vue d’ensemble sur leur base commune.